Vendée Globe. Jean Le Cam: « J’ai connu l’insoutenable »

#EN# LES SABLES D’OLONNE, FRANCE - JANUARY 29: Yes We Cam!, skipper Jean Le Cam, is portraited at his press conference during finish of the Vendee Globe sailing race, on January 29, 2021. (Photo by Jean-Louis Carli/Alea) #FR# LES SABLES D’OLONNE, FRANCE - 29 JANVIER: Yes We Cam!, skipper Jean Le Cam, est photographié pendant sa conférence de presse lors de son arrivée dans la course du Vendee Globe, le 29 Janvier 2021. (Photo Jean-Louis Carli/Alea)

Tous les jours il s’est dit qu’il n’y arriverait pas. Ce n’était pas son Vendée Globe le plus dur mais Son Vendée Globe. Terrible. Il a eu des problèmes où il aurait pu y rester à cause d’un délaminage de coque depuis les Kerguelen. A chaque vague, il craignait pour le bateau. Et cela a durer des jours. Il s’est également cassé une côte.

Jean Le Cam : J’ai connu pas mal de trucs assez difficiles dans ma vie mais là j’ai connu l’insoutenable. Mais en fait l’insoutenable, on y arrive quand même, c’est incroyable comme on réussit à faire des choses impossibles. Que je sois ici c’est un miracle, c’est tout simplement incroyable.

Cela a été plus dur que ce que tu as vécu en 2008 ?
Jean Le Cam : Oui tu es sur un bateau, tu chavires et 19 h après Vincent (Riou) vient te chercher. Ce n’est que 19 h, pas un mois et demi, tous les jours, où tu as peur à chaque heure, à chaque vague… Après avoir débarqué Kevin sur le Nivôse, je suis allé dans le compartiment avant et là la coque était délaminée, j’entendais la mousse qui craquait. Et si ça pète, là où on est… J’ai réparé avec une cloison de ballast du carbone de partout, je n’avais pas assez de résine. Au final il ne me reste qu’un demi-tube de Sika et après ça a re-pété quand on est monté Nord avec beaucoup de mer. Tu fais la réparation, il faut un temps de séchage. Chaque jour, chaque heure, tu te dis : il ne faut pas que ça tape. Tu n’oses plus ouvrir la trappe pour vérifier chaque jour l’état de ta réparation. Je n’utilisais plus les ballasts. J’avais chargé l’avant pour que le bateau tape moins… Mais voilà, je suis arrivé : Hubert m’a ramené et moi je l’ai aidé. Le délaminage s’étendait sur 1,40m par 0,70 m à l’avant sur tribord et heureusement toute la remontée de l’Atlantique était sur bâbord. Cela aurait pu se propager. Ce sont des histoires que je n’ai pas racontées avant parce que ça sert a rien. Raconter ce genre de choses, ça aurait suscité des polémiques « pourquoi il ne s’est pas arrêté et tati et tatère… » je préfère la fermer. C’est une réalité qui est maintenant derrière, mais qui explique pourquoi ce Vendée Globe a été si dur.

Est-ce que tu repartiras ?
Je n’en sais rien. Là, à chaud, tu me dis tu repars demain : c’est non. Cette question on me la pose à chaque fois. C’est très banal En fait, je n’en sais rien. Je viens de passer la ligne, je suis content d’être arrivé je suis là. Ma vie va continuer.

As-tu pris du plaisir ?
Jean Le Cam : Quand tu es stressé du matin au soir sans savoir si tu vas arriver ou pas, le plaisir il n’y en a pas beaucoup.

Tu as souvent dit que 4e c’était la place du con ?
Jean Le Cam : Des places du con j’en ai fait un paquet au Figaro, 2 ou 4. Donc en étant 8e j’étais bien et les choses on fait que je finis 4 à la place du con. En fait, j’ai soulagé l’éventuel con qui aurait pu être à ma place (rires) Comme quoi ma générosisté n’a pas de limites.

As-tu pensé abandonner ?
Jean Le Cam : J’ai vu que ma première réparation tenait, alors ça allait. Après ça a répété au milieu du Pacifique : là tu n’as plus qu’à aller au cap Horn. Au Cap, il y avait trop de vent, 40-50 nœuds, je suis passé à 100 milles pour éviter le plateau continental. Après il y a eu des conditions de rêves après le Cap Horn au fur et à mesure de la remontée vers le nord. Tu te dis : quitte à être dans le radeau, je préfère qu’il fasse chaud. Là tu te te dis que c’est gagné. Il vaut mieux être dans son radeau dans les alizés que par 50° sud.

Qu’est-ce qui te pousse à repartir ?
Jean Le Cam : Toutes les choses sont relatives. Quand tu es dans le Sud et que tu as froid, dès que tu remontes sur une mer plate, c’est le rêve. Ce sont des extrêmes, des choses qui sont inatteignables au quotidien. Comme le chante Johnny, Faut-il connaître le mal pour connaître le bien ? C’est une question que je me suis posée. Les extrêmes, c’est vraiment cela le Vendée Globe : hier et le demain n’ont rien à voir sur le Vendée Globe et cela chaque jour. Quand les emmerdes s’accumulent, c’est l’enfer et après c’est le bonheur. Il y a deux jours c’était difficile et aujourd’hui c’est incroyable cette ligne d’arrivée, tu arrives tous les gens sont là. C’est génial mais dans des proportions hors du commun. Ce soir dans le chenal tous les gens étaient là à deux ou trois heures du matin, pas pour faire du lèche-vitrines chez Carrefour. Tu sens cette âme, cette profondeur, cette sincérité et ça c’est beau et jamais tu ne ne peu l’avoir ailleurs et cela fait partie de ce pourquoi c’est un plaisir extrême. Je dis toujours : c’est le blanc, c’est le noir, les extrêmes. Ce différentiel de niveau, sur le Vendée globe, il est incomparable, c’est un truc de dingue. Ces extrêmes je suis monté très haut et en venant de très bas.

Tu disais que tu avais montré aux jeunes qu’avec ton bateau on pouvait jouer. Tu as envie de transmettre ?
Jean Le Cam : Avec Benjamin Dutreux et Damien Seguin, on a donné confiance aux jeunes en leur montrant que le Vendée Globe est encore accessible. Ça devient n’importe quoi quand on parle de bateaux à 6 ou 7 millions d’euros. Ou une multinationale t’a tiré au sort et tu peux participer, ou tu restes sur la touche.

C’est l’accessibilité qu’il faut défendre, les morceaux de carbone on s’en fout
J’ose espérer que cette édition du Vendée globe permettra aux organisateurs de regarder le futur d’un autre regard. C’est important que le Vendée Globe soit accessible aux PME et aux jeunes. Quand on a dit ça, on n’a rien fait.

Tu dis que les foils ne sont pas faits pour le Vendée, mais ils terminent aux premières places ?
Jean Le Cam : Je ne sais pas, ils ne m’ont même pas mis 24 heures, j’ai un bateau de 2007 : on peut se poser des questions. Les deux plus gros budgets de la course, Charal et Hugo boss dont les budgets font peur même aux anciens. Paf, ils rentrent à la maison, Kevin qui casse son bateau en deux, probablement à cause d’une inversion de foil… Un foil qui ne va pas vite ce n’est pas très dangereux. Si on regarde les vitesses, quand ils vont à plus de 20 nœuds c’est un miracle. Nous, on va à 19,5. Ils ne vont pas à 28 ou 30 nœuds. Il faut regarder les chiffres, la différence est seulement de 23 heures sur 80 jours. Les foilers, on s’en fout. C’est l’accessibilité qu’il faut défendre, les morceaux de carbone on s’en fout. Là on est dans un truc de malade, on peut aller à 30 nœuds en baie de Quiberon mais sur le Vendée. J’ai croisé Damien qui naviguait avec Boris Herrmann et il me disait : je descends mieux, il fait un peu plus de cap mais au final il n’y a pas de différences. Si nous n’allions pas à la même vitesse, il y aurait beaucoup plus d’écart à l’arrivée. Un moment il faut mettre les choses à plat. Je ne connais pas les solutions mais aujourd’hui, on n’est pas dans le raisonnable. On parle de Foils V1, V2, V3, et ils valent le prix de mon bateau. Les mecs n’en peuvent plus dans les équipes techniques, le bateau sort, il casse et il rentre. Il n’y a aucune vision : on rajoute une couche sur une couche, pour finalement trouver que la V1 est mieux que la V3. Je ne sais pas si c’est cela qu’il faut faire mais je pense qu’en mettant les choses à plat on trouvera des choses intéressantes à faire pour le futur… Il faut se poser des questions.

Est-ce qu’il y a des marins qui t’ont enthousiasmé ?
Jean Le Cam : Oui il y a Benjamin (Dutreux). On s’est fricoté pendant des jours et des jours. Je trouve qu’il est bon dans les options, dans la vitesse il fait super bien avec ce qu’il a. Il sait aller super vite au bon endroit il est intelligent dans sa stratégie et évidemment il y a Damien. Avec ça on a le vieux con, l’handicapé et le branleur. J’ai trouvé dommage qu’Isabelle (Joschke) ne soit pas là ça aurait fait la gonzesse.

Que penses-tu de la victoire de Bestaven ?
Jean Le Cam : Je suis très content parce qu’il a fait une super course. Dans le Sud il a promené tout le monde, sur la fin du Sud, il était comme chez lui. Il n’y avait plus personne. Un moment dans l’Atlantique Sud, il avait course gagnée. Après il a eu ses problèmes, et au final il gagne, je dis c’est bien c’est une belle histoire.