Paprec-Virbac 2, toujours à l’arrière d’une dépression qui lui assure des vents de sud 20 nœuds et plus, se rapproche des côtes chiliennes à 16 nœuds de moyenne. Tandis qu’Hugo Boss a encore du mal à s’extirper des mous anticycloniques dans lesquels il s’est fait prendre il y a 24 heures, Jean Pierre Dick et Damian Foxall sont en train de s’échapper (plus de 1000 milles d’écart au pontage de 8h), à moins de 48 heures du passage du cap mythique.
3000 milles derrière les leaders, Temenos II a réussi à contenir le retour de son plus proche rival Mutua Madrileña (ce matin à 138 milles), grâce à l’entrée d’un vent de nord-ouest soutenu hier dans la journée. Les deux adversaires ont encore de quoi ‘jouer’ tactiquement : le tandem espagnol conserve toujours une position plus sud que Dominique Wavre et Michèle Paret.
En queue de peloton, Educacion Sin Fronteras est en train de plonger, pratiquement au vent arrière, dans le Pacifique Sud. Mais avec une vitesse moyenne sur 4 heures excédant à peine les 10 nœuds, il était ce matin (outre Hugo Boss) le bateau le plus lent de la flotte.
IDEC devrait passer l’équateur jeudi
Francis Joyon et IDEC incurvent lentement mais sûrement depuis hier après-midi leur route au Nord Nord Ouest. Ce n’est pas encore la route directe vers Brest et "la maison", mais après une semaine passée à louvoyer au gré des grains disséminés en plein dans son axe, Francis ne doit certes pas déplorer de pouvoir ainsi rester tribord amure à jouer avec les oscillations du vent. Ce dernier devrait gagner en force et en stabilité tout en prenant de plus en plus de droite (Est).
Le géant IDEC pourra ainsi s’appuyer plus que lutter contre les éléments et allonger une foulée que l’on sait longue et déliée depuis ses exploits dans les mers hostiles du grand Sud. Avec cette adonnante tant attendue et les régimes alizéens d’Est, l’exercice comptable de l’entreprise Joyon va de nouveau voir ses chiffres prendre de la hauteur. Ce matin déjà, son avance "pharaonique" sur le record d’Ellen MacArthur, en chute libre depuis le Horn ( plus de mille milles nautiques "perdus") est repartie à la hausse. Au terme de 45 jours de course en 2004, Ellen MacArthur venait de franchir le cap Horn. IDEC, lui, pointe vers la corne du Brésil. Francis aura ce soir glissé sous la barre des 4000 milles restant à parcourir. Un passage de l’Equateur est envisageable après demain jeudi. Resteront à négocier le Pot au Noir et les régimes dépressionnaires d’Ouest de l’Atlantique Nord bien connus du navigateur Morbihannais.
Joyon : “je souffre de voir souffrir mon bateau”
La progression vers l’Equateur est cependant à ce prix et Francis Joyon y souscrit d’autant plus volontiers qu’il sent proche la délivrance avec cette très attendue adonnante. En abordant les régimes d’alizés d’Est, Francis va en effet peut-être dès demain soir sentir le vent tourner doucement sur sa droite. Travers au vent, IDEC retrouvera alors un confort de route propice à une plus grande vitesse vers l’Equateur…
"Des grains très violents"
"Je souffre de voir souffrir mon bateau…" Joyon le marin est tout entier résumé dans cette phrase. Sans égard pour sa personne est limité quant il s’agit de multiplier changements de voiles et virements de bord. Le skipper d’IDEC grince des dents et souffre en silence à chaque creux dans lesquels les 9 tonnes de son trimaran viennent brutalement s’enfoncer. "J’ai eu toute la nuit des grains très violents sous de sombres nuages, et l’allure du bateau était très inconfortable, avec de très gros chocs dans les vagues." On le voit, la froideur des chiffres de sa progression au large du Brésil masque la dure réalité de cette phase si cruciale d’un tour du monde où, aux vitesses débridées du grand Sud, le marin supplée par la stratégie et l’intelligence de course. Alors que la chaleur se fait durement ressentir dans l’habitacle peu ventilé du trimaran, Francis se montre aux petits soins pour son grand voilier qui compte déjà plus de 21 000 milles réellement parcourus au compteur.
"J’ai perdu mon aiguillon"
Le retrait sur avarie de Thomas Coville, lui, laisse un grand vide dans l’esprit de Francis Joyon qui, depuis la genèse d’un projet indirectement partagé, a toujours composé avec les choix architecturaux et technologiques du trimaran Sodebo. "En battant mon record des 24 heures, Thomas a prouvé tout le potentiel de son bateau. Il est certain que de ne plus le savoir sur l’eau enlève un peu de pression. Il était mon "incitateur de performance". Mais je demeure complètement en recherche d’efficacité, à me battre pour chaque minute…"
Thomas Coville contraint à l’abandon!
Exactement 5 minutes après avoir battu le record de distance sur 24 heures et alors qu’il naviguait dans la première partie de l’Océan Indien, à la latitude des Iles Kerguelen, Thomas Coville monte sur le pont pour réduire et découvre qu’il a perdu la crash box du flotteur tribord. Même s’il est trop tôt pour déterminer les causes exactes de cette avarie, le skipper de Sodeb’O qui avait vu hier deux icebergs de plusieurs centaines de mètres de long, constatait qu’il y avait des growlers – morceaux de glace flottant entre deux eaux – autour du bateau. Le trimaran se déroute actuellement vers Capetown (Afrique du Sud) distante de 1300 milles.
619,3 milles en 24 heures
On imagine la déception du skipper qui venait de battre – à 1h45 heure française ce samedi 5 janvier – le record des 24 heures en solitaire. Thomas Coville a parcouru 619,3 milles à la moyenne de 25,8 nœuds. Il bat ainsi de trois milles le record détenu par Francis Joyon (616,03). Le record est actuellement en attente d’homologation auprès du WSSRC . A noter que Thomas Coville a battu le record lors de sa 20e journée de navigation, tout comme Francis Joyon, et dans la même zone de l’Océan Indien, avec qui plus est un schéma météo assez similaire, en avant d’une dépression.
Thomas Coville, “la boule au ventre”
« (…) Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. (…) Seuls les deux traits de sillage laissés par les safrans marquent l’obscurité. Les yeux me piquent tellement je scrute le radar. Lorsque je vais dehors, j’ai l’impression de voir sortir une masse claire (un iceberg, ndr) toutes les minutes. (…) J’ai la gorge serrée. Je me suis fait un thé brûlant. Une partie de moi reste concentré sur le bateau et l’autre est en mode survie. J’imagine tous les scénarios, mais aucun n’est le bon. La combinaison et le matériel de sécu sont à mes pieds (l’Iridium de secours et le kit de base). Pourquoi faire ? Je n’en sais rien. Je regarde même la carte une nouvelle fois. Loin, bien loin de tout! Je suis juste sous le Cap de Bon Espérance.
Depuis ce matin, j’ai cette boule au ventre qui ne me quitte plus. Par 48° 45 Sud et 10° 19 E, je suis le témoin oculaire de ce fameux réchauffement climatique. De mémoire de naviguant, on n’avait jamais vu de glace aussi Nord en cette Saison. (…) Je pensais être sorti d’affaire, mais la température de l’eau rechute brutalement à 5° puis 4.9°, signe de leur présence proche. Je sors sur le pont, l’atmosphère est glaciale et le vent apparent créé par la vitesse du bateau renforce la sensation de froid. L’aube blanchit. Je retrouve les contours du bateau. L’écume blanche du moutonnement des rafales sur l’eau ressemble à s’y méprendre à une plaque de glace. A chacune d’entre elles, je me contracte un peu plus. Au loin, une masse plus limpide ressort, juste dans mon Est. Je retiens mon souffle… encore un ? Ce ne sont que les premiers rayons du jour qui sortent juste sous les nuages de l’horizon. J’arrive à trouver la force de sourire. Je vais retrouver mes yeux pour quelques heures. Cette nuit a été l’une des plus longues de mon existence. Il faut que j’arrive à dormir un peu avant la prochaine nuit…. »
Deux jours de près au menu de Francis Joyon
« C’est sûr que mon avance va en prendre un coup, je m’attends à deux à trois journées à ne progresser que de 250 milles sur la route. Mais le moral est bon. Il ne faut pas que je me plaigne : j’ai un bateau à 100% de son potentiel, je ne fais qu’entamer un peu mon avance et ces journées de près inévitables sont le prix à payer pour gagner en latitude nord ». A la vacation ce vendredi, Francis Joyon n’apparaissait pas franchement inquiet de son net ralentissement dans la remontée de l’Atlantique Sud. « Tout le jeu consiste à suivre les oscillations du vent, à tirer des bords pour gagner au maximum vers le nord », précise le skipper d’IDEC, au moment de boucler son 42e jour de mer.
La journée d’hier a été la plus lente de ce tour du monde pour le moment. « Mais il fallait bien se décider à traverser cette zone de basse pressions et Francis a très bien fait de s’y mettre hier car le système grossit. Ce qui veut dire qu’il s’en est bien sorti car ça aurait été bien pire de n’y aller qu’aujourd’hui », estime Jean-Yves Bernot, le routeur d’IDEC. Francis Joyon confirme en plaisantant : « garder des vents portants, cela voulait dire traverser l’Atlantique jusqu’à l’Afrique, ce qui n’était tout de même pas très raisonnable ! » Francis Joyon a donc profité de la journée d’hier pour remettre à niveau le bateau et le bonhomme : « j’ai beaucoup bricolé, consolidé mes chariots de lattes de grand voile, et puis je me suis reposé, j’ai bien récupéré.»
L’au revoir des albatros
Ainsi va la vie à bord du grand trimaran rouge « que les albatros ont quitté hier… maintenant j’ai droit à une mer un peu vide mais il fait bon : vingt degrés dans la journée, c’est tout de même beaucoup plus agréable lorsqu’il faut aller manœuvrer à l’avant » précise Francis Joyon qui va même tenter de s’accorder un peu de lecture, une fois le bateau calé sur un bord. « J’ai lu Coloane au Cap Horn, là je vais me mettre dans du plus classique, du Douglas Kennedy ». Histoire de patienter entre deux virements de bord, en remontant vers ce fameux 27e ou 25e sud où « enfin je devrai toucher les alizés d’est et faire accélérer le bateau au travers ».
Francis Joyon ne se donne pas pour l’instant de timing pour atteindre l’équateur « c’est encore trop tributaire de la progression dans ces fameux deux à trois jours à venir ». Cet après-midi, IDEC navigue à peu près à mi-distance entre le Cap Horn et l’équateur, par 34° Sud et 31°nord, au milieu de cet Atlantique Sud qui est le premier, dans ce sens, à lui poser de réels problèmes de progression « dans du vent debout » comme dit Francis, qui atteignait tout de même des vitesses de l’ordre de 16 nœuds ce matin, tribord amûre. Son avance sur le record d’Ellen MacArthur a certes baissé, mais IDEC bénéficie tout de même encore de près de 3000 nautiques d’avance sur le chrono de référence, soit plus de 5500 kilomètres. Et Ellen MacArthur aussi, tout comme Orange II en 2005, avait rencontré ce genre de difficultés, au même endroit, lors de son record.
Les vents d’Est espérés lundi
Il n’y a donc pas péril en la demeure pour Francis Joyon, il est simplement en train de manger son pain noir en attendant des jours meilleurs, quand viendront enfin ces fameux alizés d’Est tant convoités qui permettront à nouveau d’allonger la foulée sur la route. Ce devrait être pour la journée du 7 janvier, lundi.
En attendant, Francis Joyon pourra toujours se féliciter de son choix de n’avoir installé aucun moteur à bord de son grand trimaran. « Depuis le départ, grâce à l’éolienne et aux panneaux solaires plus seulement 9 litres de méthanol pour la pile à combustible, les batteries sont chargées à bloc, je suis vraiment très content de ça aussi », explique-t-il. Et pour le grand défenseur de la nature qu’il est, ces énergies propres prennent tout leur sens au vu des icebergs rencontrés en grand nombre cette année que ce soit par IDEC, par Sodeb’O ou par les concurrents de la Barcelona World Race. « C’est une année à icebergs et surtout cela faisait bien longtemps qu’on n’en avait pas vu aussi nord. Ces morceaux de banquise qui se détachent sont un signe de plus que la planète se réchauffe… »
A 13h, IDEC naviguait à 16 nœuds sur le même bord au Nord-Ouest. Et à un peu plus de 5150 milles de la ligne d’arrivée à Brest, son avance sur le record d’Ellen MacArthur s’élevait encore à près de 3000 milles.


















