Les jeux sont faits, rien ne va plus

Financo transat AG2R
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Les jeux sont faits, rien ne va plus… Fini le temps des états d’âme, des tergiversations. Pour l’essentiel de la flotte, les tandems de cette Transat AG2R ont choisi leur camp. Et bien malin qui pourra prédire qui aura raison. Pour l’heure, il s’agit de faire avancer la machine au mieux, de se préserver, de compter les réserves d’eau et de nourriture dans l’optique d’une arrivée dont l’échéance semble se repousser. Les classements à venir devraient entretenir le suspense et réserver quelques belles montées d’adrénaline aux équipages quelque soit leur classement. Mais tous le disent : il y a du jeu, de l’incertitude et c’est follement amusant.

En queue de peloton comme aux avant-postes, on suppute, on évalue. Chacun mesure ses chances, qu’il s’agisse d’accrocher un podium ou d’avoir la satisfaction morale de revenir sur les adversaires immédiats. Et plus on est extrême, plus le risque est gros.
Les sudistes tout d’abord : reconnaissons le ; plusieurs d’entre eux ont fait ce choix par défaut, par goût du jeu, compte tenu de leur classement au passage de Madère. Liz Wardley sur Sojasun l’avouait bien volontiers. Sans un résultat en deçà de ses espérances à Porto Santo, elle ne serait peut-être pas partie sur une option radicale comme ses collègues de Concarneau Saint-Barth : « Je fais des routages 4 fois par jours. Le fichier m’indique 15 jours pour arriver à Saint Barth. On a pris à manger pour 22 jours. Je flippe un peu. » Même constatation à bord d’AXA Atout cœur pour Erik Nigon : « Nous avons du sud est d’une douzaine de nœuds, ça nous fait un avant goût des alizés. Il faut que l’on tienne à 6-7 nœuds de moyenne afin de toucher l’alizé au bon moment et faire de bons surfs. Après ce sera l’autoroute. On s’est un peu dispersé. C’est le jeu. Tant que l’on a du vent, on a le moral ! » En ce jour du seigneur, on en viendrait presque à invoquer les mânes divines pour voir l’alizé s’installer.

Purgatoire sur la route nord
Les tenants de la route nord savent, quant à eux, à quoi s’attendre… Allures de près, vents forts, mer hachée. Les promesses d’alizés sont rangées dans le placard aux oubliettes et la route qui les attend est loin d’être un long chemin pavé de pétales de roses. « Si nous faisons l’option nord complète, cela veut dire six jours de près. On nous dit tout le temps qu’il y a des alizés et qu’à la fin ça va être super. On nous a trompés sur la marchandise… Tout le monde a encore sa chance. On ne peut pas dire qu’une option est meilleure qu’une autre. Ca change souvent. C’est très ouvert. Cela ne fait que pimenter la course ! » témoignait Erwan Tabarly à bord d’Athéma. Même son de cloche pour Armel Tripon à bord de Gedimat : « Nous avons eu la bascule de vent que nous attendions. On est tous sur les mêmes routes en parallèle. On va chercher la première dépression qui s’approche. On se retrouve à nouveau penché. On marche à quatre pattes avec les cirés. La cadence est assez élevée. Il n’y a pas beaucoup de répit. C’est génial. Le changement de rythme est assez sympa.» Les heures à venir pour les gens du nord risquent d’être d’autant plus pénibles que le chemin du sud semble provisoirement fermé. Et qu’il n’est rien de plus détestable pour un régatier que de voir le champ de ses possibles se fermer. C’est ce qu’exprimait un Jean Le Cam en grande forme sur Cercle Vert : « Pour ceux qui sont dans le Nord, ça ne va pas être l’autoroute des vacances. Ils vont dans le dur. Il y a des trucs, c’est des non-choix. C’est-à-dire quelque chose que tu ne veux pas forcément faire, mais tu n’as plus le choix. Ca peut t’emmener dans une situation où tu ne peux plus revenir. » Visiblement, le tandem Morvan – Le Cam considérait quant à lui, qu’ils étaient toujours maîtres de leur destin. La grâce divine a ses limites.

Ils ont dit :
LENZE – Franck Le Gal (12ème au classement de 11h)
«Nous avons touché le vent attendu. On a une bonne vitesse. Les fichiers montrent une opportunité pour nous. On va rallonger un peu la route pour toucher quelque chose qui devrait payer. On n’est pas arrivé. Nous avons encore les vivres nécessaires mais ça va être un peu short en eau. On ne devrait pas mourir de faim. Nous analysons les fichiers qui viennent de tomber. Le danger peut venir du Sud.. L’anticyclone se décale et ouvre une porte. Alors qu’hier les fichiers indiquaient une molle. Nous sommes contents qu’il y ait du jeu. C’était plein vent arrière pour Madère. Le jeu était hyper stratégique. Depuis la porte, les options sont diverses et la flotte bien étalée. Pen Duick a bien joué sur l’emplacement de cette porte ! »

TETRAKTYS – Pascal Desmaret (15ème au classement de 11h)
« Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Bert. Il a 25 ans. On va ouvrir une bouteille et entamer l’apéro. Le jour du départ, j’avais acheté une bonne bouteille de pinard et du saucisson. Cela changera du lyophilisé. On a eu deux belles journées de navigation après Madère. On a viré de bord ce matin vers le sud. Nous avons beaucoup de doute au niveau de la stratégie. Mais l’ambiance est bonne, même lorsque l’on fait des bourdes. Dans les manœuvres, nous parlons anglais. Mais nos conversations courantes sont en français ! »

NIVEA Athlètes du Monde – Jean Galfione (Abandon)
« Cela va mieux depuis que l’on est rentré des Canaries. Nous n’étions plus très lucides, et avions une grande fatigue. On a préféré opter pour une solution sage et s’arrêter là. Depuis, on a bien dormi.
Pour moi, c’était l’aventure, la découverte de plein de situations. J’appréhendais. On a peu dormi. Nous étions tout de suite dans le rouge. On a eu du mal à trouver notre équilibre. Tout devenait compliqué. On tombait. On trébuchait. Nous n’avons pas voulu prendre de risque. Moralement, ce n’était pas facile. C’est vrai que je suis novice dans ce milieu. La décision de s’arrêter a été prise avec du temps. Au début, nous voulions continuer. Je n’étais pas lucide. A tel point que j’étais prêt à continuer tout seul. C’était n’importe quoi. Nous avions atteint nos limites. Je faisais des hallucinations. Mon manque d’expérience était flagrant. Peut être que si nous avions touché les alizés plus tôt, le moral aurait été meilleur. La décision s’est prise à deux.
Par rapport à ma vie d’avant, c’est totalement différent. Nous passions nos journées à préparer notre condition physique. Et nous dormions pour ça. J’étais cocooné. Huit mois ne suffisent pas pour faire de quelqu’un un vrai coureur au large. Je ne suis pas effondré car dans ma carrière d’athlète, j’ai connu des échecs et les échecs servent à se construire. Il y a des étapes de formation. Je tiens à préciser que Gilles est un grand navigateur. Il s’est démené pour faire avancer le bateau. Je garde aussi de très belles images en tête. Un matin, nous sortions de la pétole et j’ai aperçu deux grosses baleines. Nous avons plein de beau moment de surf au portant avec la musique de U2 à fond. Par rapport au projet Athlètes du Monde, cela nous a rapproché des jeunes. Ca leur a montré que même nous, nous pouvions avoir des échecs.»