Guirec Soudée : l’incroyable récit d’une aventure hors du temps

Il conjugue l’aventure par tous les temps et sur la mer. Guirec Soudée est arrivé à Brest et à reçu un accueil triomphal. Retenez son nom si vous ne le connaissez pas encore Il devrait participé au prochain Vendée Globe après avoir racheté le bateau de Benjamin Dutreux.

107 jours après son départ de Chatham au Cap Cod (Nord Est des USA), le 15 juin dernier, Guirec Soudée a réussi son pari et bouclé la traversée de l’Atlantique Nord à la rame. En coupant la ligne d’arrivée fictive du parcours située sur la longitude du phare du Créac’h à Ouessant, il n’a certes pas battu le temps établi par Gérard d’Aboville 41 ans plus tôt, mais il a signé un véritable exploit : avaler plus de 5 000 kilomètres à la force des bras, privé d’informations météo, de moyens de communication et rationné en énergie presque de bout en bout. Dans quelques heures, le navigateur de Plougrescant dans les Côtes d’Armor, touchera terre et livrera l’incroyable récit d’une aventure humaine hors du temps.

Guirec Soudée : « Une aventure à l’état sauvage… »
Après avoir coupé la ligne d’arrivée du parcours théorique de la traversée de l’Atlantique Nord entre Ouessant et le cap Lizard, hier jeudi 30 septembre, à 10h49, Guirec Soudée a fait son entrée à la rame dans la Marina du Château à Brest, aujourd’hui vendredi, peu après 14h30. Heureux, soulagé et les traits à peine tirés, le navigateur de Plougrescant est allé au bout de lui-même et a livré le récit de son parcours mené quasiment de bout en bout sans moyen de communication et avec très peu d’énergie. Une aventure à l’état sauvage, coupée du monde. Extraits…
Une tempête tropicale d’entrée de jeu
« Je me suis battu du premier au dernier jour. Dès le début j’ai eu des courants qui étaient contre moi et quand j’ai réussi à m’écarter de la côte américaine, j’ai enfin réussi à attraper le Gulf Stream et à me retrouver dans des vents et des courants portants. J’ai pu vraiment profiter, être là où je devais être. A ce moment-là, une tempête tropicale m’est passée dessus. C’était prévu. Je me suis retourné et j’avais un petit hublot ouvert sur le pont du bateau pour faire un système de courant d’air. Je n’ai rien pu anticiper et je n’ai pas réussi à le fermer. Tout ce qui était à l’extérieur a été aspiré. Je sentais l’eau monter, monter… jusqu’à l’autre hublot qui me servait normalement d’endroit pour respirer. Je n’avais plus d’air dans mon bateau et plus d’autre choix que d’ouvrir la porte principale et l’eau a fini par remplir le bateau.

Redresser le bateau à tout prix
Je me suis dit : « là, l’aventure commence sérieusement ! ». Je savais que j’étais au début de cette tempête tropicale, que j’allais avoir plus de 60 nœuds, peut-être 7 mètres de creux, peut-être plus. Je me suis retrouvé sur la coque du bateau, à l’envers, et je voyais mes affaires partir, mes vestes, mes salopettes. J’essayais de redresser le bateau mais je ne pouvais pas parce qu’il était plein d’eau. Je ne pouvais pas accepter la défaite. Je me disais qu’il y avait une solution. Au bout d’un moment, j’ai vu mon ancre flottante partir au fond et je me suis dit mais bien-sûr ! J’ai plongé pour la récupérer, je l’ai amarrée à un bout qui trainait derrière le bateau qu’il soit vraiment en travers des lames. Au bout de deux trois heures il a fini par se redresser. J’étais complètement euphorique, je hurlais dans tous les sens. J’ai vidé mon bateau au seau. On était à moitié entrain de couler. J’ai fini par réussir à sortir toute l’eau. Malheureusement je n’avais plus d’électronique à bord, plus de moyen de communication.

Il fallait que je continue
C’est là que je me suis dit qu’il allait falloir que je trouve un moyen de prévenir mes proches à terre. Au bout d’une trentaine d’heures, j’ai eu la chance de trouver un cargo, que j’ai pu contacter pour rassurer tout le monde. Je ne savais pas où j’allais mais il fallait que je continue. Le bateau flottait, physiquement j’étais en forme, j’avais de la nourriture même si au bout de quelques jours je n’avais plus de gaz et j’ai dû manger froid. C’était vraiment l’aventure à l’état sauvage. J’ai continué ma route. J’ai fait des rencontres de fou ! J’ai des dorades qui sont restées des semaines dont une que j’ai apprivoisée et que j’ai appelé Paulette. J’ai eu un fou de bassan, Pédro, qui m’a suivi sur des centaines de kilomètres. J’ai eu des requins blancs à l’arrière de mon bateau, des orques, des baleines.

Vivre sans connexion : une chance
J’avais déjà vécu le faire de vivre sans connexion et c’est une chance. Qui aujourd’hui peut se permettre d’être coupé du monde pendant des semaines et des mois ? Ce qui m’embêtait c’était de ne pas pouvoir donner de nouvelles et de ne pas avoir de météo. La météo a été un réel problème. A la voile, c’est quand même plus simple qu’à la rame.

Des vents contraires aux Açores
Une fois aux Açores, j’ai commencé à avoir des vents contraires. J’arrivais quand même à progresser, jusqu’au moment où je me trouvais à 380 milles de Ouessant. Ça faisait deux mois et demi que j’étais en mer, et là je me suis dit : « Dans une semaine, c’est bon, je rentre à la maison, je rentre en Bretagne ». Mais j’ai mis 24 jours à revenir à mon point de départ. Au début, je suis parti plein Nord-Ouest, en direction de l’Islande et j’ai décidé de faire demi-tour en espérant avoir des vents portants. C’était la bonne option.

« J’y suis arrivé ! »
Il était temps d’arriver. Quand j’ai croisé mes premiers pêcheurs bretons, du Guilvinec, j’avais l’impression d’être à la maison. Je me suis fait un peu secouer en approchant mais je savais que je n’étais plus très loin. Je suis là et c’est un miracle d’être arrivé avec mon bateau, à l’endroit où je voulais. En ligne droite c’est 5000 km mais j’en ai peut-être fait 8000. J’ai mis 107 jours alors que j’avais prévu 70-80 jours. Tant que j’avais de l’eau, je me disais, ça le fait ! Je n’ai rien lâché, il fallait y croire ! Il fallait que j’y arrive… et j’y suis arrivé ! ».

Un premier chapitre sur l’Atlantique Sud

C’est par une traversée de l’Atlantique d’Est en Ouest, des Canaries à Saint-Barthélemy, lancée le 15 décembre et achevée le 26 février, qu’a débutée la nouvelle aventure de Guirec Soudée : 74 jours à la rame, à bord d’un monotype océanique de 8 m de long pour 1,6 m de large, en solitaire et donc sans sa désormais célèbre poule Monique. Son objectif dès qu’une fenêtre météo se présenterait, s’attaquer à l’Atlantique Nord et ramer dans le sillage de Gérard d’Aboville parti 41 ans plus tôt du même site pour rallier Brest en empruntant les courants du Gulf Stream.

Une entame marquée par une violente tempête

15 juin – départ
Une fenêtre météo s’ouvre enfin sur la face Nord de l’Atlantique et Guirec met le cap sur sa traversée retour. Mais la situation météo n’a finalement rien de favorable et très vite, le navigateur doit faire face à des courants sinueux et un vent de sud qui l’expédient vers le plateau continental canadien. Dix jours durant, il ramera contre le courant, faute de quoi il finira sa traversée en Nouvelle-Ecosse. Une entrée en matière épuisante. Fin juin, il peut enfin faire cap à l’Est et gagner le grand large.

3 juillet – 18e Jour
La situation se gâte sérieusement. Frappé par une violente tempête, des vents de 45 nœuds, rafales à 60, et des creux de 7 mètres, son équipe perd sa position et la possibilité définitive de le joindre par téléphone satellite. L’hypothèse d’un chavirage et de l’eau venue remplir l’habitacle de son bateau s’impose. La question de l’état du marin se pose : Est-il toujours en vie ? Demande-t-il assistance ? Le Cross Gris Nez est alerté.

3 juillet – 19e jour
Par la coordination du CROSS Gris Nez et du RCC Boston, un cargo panaméen le Tsukuba Maru naviguant proche de la dernière position connue de Guirec, est contacté et se déroute pour mener l’enquête sur zone. Malgré les 4 mètres de creux et les 25 nœuds de vent résiduels, l’équipage du cargo établit une liaison radio avec Guirec. Aucune assistance n’est demandée, Le bateau est redressé, il dit continuer à faire route vers la Bretagne et prie son équipe de ne « surtout pas s’inquiéter pour lui » !

Cap sur une aventure… à la Moitessier

Une autre aventure débute alors, celle d’une attente à terre du moindre message capté par un autre bateau par voie VHF. Ces échanges sont aussi pour Guirec l’occasion de récolter des informations météo dont il est désormais privé et d’adapter sa stratégie pour essayer d’éviter d’aller se frotter à de trop grosses conditions ou tout au moins les anticiper.
Blanche de tout message du navigateur, la première quinzaine d’août est l’objet de toutes les angoisses… avant une nouvelle aussi brève que rassurante : « Je vais bien, je continue ma route ».
Routeur de Guirec, Maurice Uguen accompagnait déjà Gérard d’Aboville 40 ans avant. Il témoigne alors que le bond dans le passé est bien plus important. Il faut en effet remonter à l’époque de Bernard Moitessier pour retrouver ce mode si restreint communication et un marin qui envoyait alors à la fronde des missives sur le pont des navires de commerce qu’il croisait.

Le 2 septembre – 80e Jour
Un petit miracle se produit. Par l’entremise des officiers d’un cargo, Guirec est mis en relation avec sa famille par le biais d’un téléphone collé à la VHF. L’occasion, au-delà de l’évidente émotion, de donner des nouvelles et une position : après 8 jours de marche arrière à cause des vents rencontrés à l’approche de la Bretagne, il se trouve alors à 500 milles dans l’Ouest – Nord Ouest de Brest. Il confirme également l’hypothèse du chavirage, une installation électronique très endommagée et surtout le fait qu’il lui reste assez de vivres pour tenir encore.

Le 24 Septembre – 103e jour
L’avion patrouilleur Atlantique 2 de la Marine Nationale survole Guirec et établit le contact avec Guirec. De ce dialogue mémorable, on comprend mieux ce qui s’est passé le 2 juillet. La tempête tropicale a chaviré l’esquif de Guirec, un hublot ouvert a permis à l’eau d’envahir la cellule de vie, contraignant Guirec à la quitter en pleine tempête. L’archétype du scénario catastrophe. S’en sont suivies de longues heures dehors à tenter de redresser son bateau empli d’eau. « C’était chaud ! » leur dira Guirec qui est alors privé de ses moyens de communication, en dehors d’une VHF et d’un GPS portables.

Un dernier coup de tabac avant les retrouvailles avec la terre

Depuis, à l’approche des côtes, les rencontres de Guirec Soudée avec d’autres navires, de pêche ou de commerce, ont pu gagner en fréquence, permettant ainsi à l’équipe à terre d’avoir plus de nouvelles et d’en transmettre au marin. Le week-end dernier, une première fenêtre semblait pouvoir s’ouvrir sur l’arrivée et les retrouvailles avec la terre. Mais c’était sans compter un premier coup de tabac automnal sur la pointe Bretagne et l’évidente impossibilité de laisser Guirec dériver à l’ancre flottante dans le rail d’Ouessant. Grâce à la solidarité de plusieurs bateaux de pêche, le bulletin météo lui était transmis afin qu’il laisse passer le gros temps. Presque une semaine plus tard, après 107 jours de solitude, le rameur est enfin de retour, à Brest, sur ses terres bretonnes. Une arrivée qui prendra des allures de récit hors du temps, tant seul Guirec Soudée sait ce qu’il a vécu pendant cette traversée de l’Atlantique Nord.