Com en stock, quand la com tue la com !

La communication en question dans la course au large
La communication en question dans la course au large @ Yann Riou

Au fil des ans, les propos des marins se sont banalisés, se sont formatés à en devenir parfois insipides, victimes des cours de « com », des pressions insidieuses des communicants engagés par les sponsors de tous les grands Teams pour être les garants d’une maîtrise totale de la situation. 
Extraits de l’article de Nicolas Raynaud paru dans le Course Au Large n°68 – mars 2016

Et si pour cela, il faut travestir un chouia la vérité, enjoliver les faits, ne vous inquiétez pas, nous savons faire puisque nous sommes payés pour cela ! Ainsi, il faut bien avoir à l’esprit que sur les sites officiels des skippers, des épreuves, la moindre info est archi-contrôlée, nous ne sommes pas dans le journalisme mais bel et bien dans le «publi-reportage ». Pas grave, me direz-vous, on nous donne quand même de l’info ! Oui, certes, mais cela répond quand même uniquement à des stratégies de communication.

Dans les écuries, il y a les cellules R&D, les cellules composite/mécanique/hydraulique/électronique/matelotage/voilerie, mais il y a également les cellules « communication », avec en ultime jouissance, les cellules dites de « crise », réservées à quelques happy few, le graal du graal ! Notre skipper a cassé un foil, il a démâté, il a chaviré ou tout simplement il abandonne pour des raisons peu « glorieuses »… Vite, comment fait-on ? Quels éléments de langage fournir à notre pauvre marin qui va se faire harceler par les médias via son téléphone satellite, que doit-il dire face à sa petite caméra pour que son auto-interview passe comme une lettre à la poste dans les éditions tout info, en donnant malgré tout une image POSITIVE de son sponsor.

Tout cela ne serait pas bien grave si notre sport n’en pâtissait pas. Mais le paradoxe est bien que cette surenchère de communication ultra-contrôlée le dessert dans une grande mesure.
– Allo, Tartempion, ici le PC course pour la vacation radio. Comment cela va à bord ?
– écoute tout va bien, j’ai bien dormi, j’ai bien mangé (par contre promis, je n’ai rien bu ! NDLR), mon Trucmuche marche actuellement à 18 nœuds. Il y avait un peu de soleil ce matin…
Super, tout le monde il est content, sauf que dans la réalité, ledit Tartempion vient de passer 4 heures à bricoler son moteur, avec de l’huile partout dans les fonds pour égayer la situation ! Cette info, on l’aura peut-être quelques jours plus tard, quand la cellule de communication le décidera, normalement lorsque le dit bateau Trucmuche aura perdu toutes chances de victoire.

« Oui, tu peux le mettre dans le communiqué, cela lui fera une bonne excuse ! »

confirme l’attaché de presse de Tartempion! Vous croyez que je délire ? Je peux vous assurer que non. J’en ai écrit à la file indienne des communiqués de presse, pour des sponsors, pour des organisateurs de course, j’en ai animé des vacations radio pour des Solitaires du Figaro, des Jacques Vabre, des Routes du Rhum et autres Vendée Globe. Alors s’il vous plaît, je sais de quoi je parle et c’est justement pour la crédibilité de ce sport que j’aime tant que je demande de respecter un minimum les « faits de course », de dire les choses quand elles arrivent et non plus seulement quand cela arrange la cellule communication…

Si le public en a marre un jour de suivre ce sport où il ne se passe plus rien puisqu’on ne dit plus rien sauf ce qui fait plaisir aux sponsors, il ne faudra pas s’étonner. Et quant à l’argument « on ne peut pas tout dire, mon adversaire n’a pas à savoir que j’ai mon genak en vrac », cela ne tient plus la route. Avec les logiciels de routage de plus en plus performants, un skipper qui connaît son sujet repère tout de suite et par lui-même (ou avec l’aide de son équipe à terre) s’il y a des « merdes» chez un de ses concurrents directs. Cette lente mais irréversible dégradation de la qualité, de l’authenticité de l’information est bien réelle. C’est pour cela que par ce papier voulu par Course Au Large, j’ai envie de tirer le signal d’alarme car la raison principale est bien plus grave encore.

Il faut bien avoir à l’esprit que toutes les images envoyées du large par les skippers sont contrôlées,

disséquées par les communicants avant de se retrouver sur internet ou sur les chaînes de télé. Plus rien n’est laissé au hasard, alors la course au large s’aseptise d’année en année. Aujourd’hui, pour suivre une course, un record, des clics réguliers sur les cartographies suffisent largement car si les compétitions sur l’eau n’ont jamais été aussi passionnantes, c’est bien tout ce qu’il y a autour qui devient fade ! Ce ne sont pas les foils qui vont sortir la course au large de l’ornière dans laquelle elle s’enfonce par le suivisme inconscient. Pourtant, tout le monde le sait, comme pour un film, le succès ne tient qu’à une chose : une bonne histoire. Les scénarii que les grandes courses nous écrivent sont excellents, il faut juste arrêter de les édulcorer façon « Hollywood chewing gum».