Vendée Globe. Arrivée d’Isabelle Joschke hors course

Isabelle Joschke est arrivée aux Sables d’Olonne le 24 février. Malgré son abandon le 9 janvier dernier et une escale technique de 10 jours à Salvador de Bahia pour consolider la quille de son bateau, la navigatrice franco-allemande tenait à aller au bout de son premier tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance. Un parcours qu’elle aura brillamment animé dans le top 10 jusqu’ au grand large de l’Argentine. Et c’est ce que l’on retiendra d’Isabelle : 18 000 milles d’une course magnifiquement menée et une détermination sans faille pour terminer ce voyage.

Grand soleil, grosse houle… c’est dans ces conditions spectaculaires qu’Isabelle Joschke a franchi symboliquement la ligne d’arrivée puis embouqué le chenal des Sables d’Olonne acclamée par le public. Elle termine son premier Vendée Globe non classée, mais peu importe. « Cette arrivée, c’est une victoire, chaque cap a été une victoire ! » a t-elle déclaré en posant le pied à terre.

#EN# LES SABLES D’OLONNE, FRANCE – FEBRUARY 24: Skipper Isabelle Joschke, MACSF, is pictured celebrating with the public in the channel during arrival after retiring from the Vendee Globe sailing race, on February 24, 2021. (Photo by Vincent Curutchet/Alea) #FR# LES SABLES D’OLONNE, FRANCE – 24 FEVRIER: La skipper Isabelle Joschke, MACSF, est photographiée célébrant avec le public dans le chenal pendant son arrivée après avoir du abandonner la course du Vendee Globe, le 24 Février 2021. (Photo Vincent Curutchet/Alea)

La course d’Isabelle Joschke

Finir dans le top 10, telle était l’ambition sportive et le rêve d’Isabelle. A la question « Qu’est-ce qui pourrait vous empêcher d’atteindre cet objectif ? » posée quelques jours avant son envol autour de la planète, elle avait répondu : « ne pas naviguer à mon rythme, suivre la cadence des autres et faire des erreurs ».
C’est en écoutant cette voix qu’elle va débuter sa course, prudemment, à sa manière. Pour éviter le passage du premier front trois jours après le départ, elle choisit de se recaler dans le Sud au prix de multiples virements de bord. Elle y laisse pas mal de plumes et entame sa descente de l’Atlantique dans le dernier tiers de la flotte. « Ma prudence m’a coûté cher », reconnaît-elle le 17 novembre. « Je me donne à fond et je suis à l’affût de toute opportunité pour revenir dans le match ». Tiraillée entre performance et sureté, elle va passer plusieurs jours à doser, acceptant tant bien que mal ce compromis difficile. Jusqu’à ce que sa propre cadence épouse finalement celle des autres. En Atlantique Sud, elle négocie bien le contournement de l’anticyclone de Sainte-Hélène et revient au contact du peloton de tête. Elle est 12e au passage du cap de Bonne-Espérance. Son arrivée dans le Grand Sud, sa découverte parfois éprouvante de l’océan Indien et du Pacifique va se faire dans l’ombre d’une menace. Son bateau (plan Verdier VPLP de 2007) est similaire à PRB. Le naufrage de Kevin Escoffier est dans toutes les têtes. On apprendra plus tard par son directeur de projet Alain Gautier que la question de relâcher en Afrique du Sud s’est posée.

Cela n’empêche pas Isabelle de trouver son tempo et de mener parfaitement sa monture, rivalisant au sein du top 10. Des petits soucis la contrarient (balcon arraché, aériens HS), mais pas de quoi l’empêcher de jouer sa partition dans le premier orchestre. Elle impressionne son monde ! Mais le 3 janvier, 48 heures avant de passer son premier cap Horn, la tige de son vérin de quille rend l’âme, l’obligeant à immobiliser l’appendice avec un vérin de secours. Six jours plus tard, dans une dépression au grand large de l’Argentine, elle annonce que le faux vérin n’a pas tenu. Son bateau n’est plus sûr et elle doit abandonner. Elle mettra 16 jours à rallier Salvador de Bahia, au Brésil. Après une escale technique d’une dizaine de jours, elle reprend la mer le 5 février, bien décidée à terminer son voyage. Rejointe par Sam Davies, elle aussi hors course, la Franco-Allemande réalisera les milles restants sous bonne escorte.

Cette littéraire qui a commencé la voile de compétition sur le tard en remportant en 2007 la première étape de la Mini Transat, est dotée d’une force de caractère peu commune, doublée d’une grande intelligence humaine. Elle l’a montré tout au long de la course. « Je voudrais être fière de la manière dont je vais endurer tout ce que je vais rencontrer. Je sais que ce ne sera pas simple » déclarait-elle avant de partir. Classée ou pas, elle est allée au bout du challenge et a prouvé qu’elle faisait partie des grands marins. Alors fière, elle peut l’être !

« J’ai rencontré le pire et le meilleur. C’était comme un miroir grossissant, le reflet de qui j’étais dans les situations difficiles, avec mes réactions à chaud, que je n’aime pas toujours… Mais aussi de ma capacité à rebondir. Tout du long, il fallait revoir l’avenir différemment. Dès le début, ce n’est pas parti comme je le souhaitais. 

Il a fallu que je revoie mes attentes en permanence. À chaque fois, c’était une remise en question. Je ne m’attendais pas à faire un début de course aussi raté. Ça a été dur à avaler. Et puis après, au contraire, je me suis retrouvée dans ma capacité à me donner à fond, à faire de belles trajectoires, à être dans le match de nouveau quand je ne m’y attendais plus. 

À propos de la communication

Je me faisais un peu violence parce que je sentais une espèce de pression pendant les vacations quand je disais ce que je pensais. Je voyais que parfois ça ne correspondait pas aux attentes de l’extérieur. Dans le fond, quand ça n’allait pas, j’avais envie de le dire. On nous voit comme des héros et il y cette injonction à l’être, c’est ce que j’ai ressenti. J’ai essayé d’être moi-même. C’était assez intéressant, je recevais des messages de soutien et d’encouragement mais en même temps, j’avais l’impression que les gens auraient aimé que j’aille bien tout le temps ou que je réussisse à prendre tout de suite du recul. Mais ce n’est pas toujours comme ça que les choses se passent, on ne rebondit pas toujours tout de suite. 

Le regard des autres est important, même si j’aimerais bien qu’il ne le soit pas. Le message de Jean (Le Cam) le jour où j’ai abandonné m’a beaucoup touché. J’en ai pleuré, ma déception d’abandonner était tellement immense. Mais ma décision était actée, et c’est le regard des autres qui a permis de l’acter. 

Je suis assez exigeante avec moi-même. Dans le sud j’ai cravaché mais la cravache était surtout tournée vers moi ! Je me disais “fais une pause et regarde ce que tu as fait” ! J’ai aussi eu des messages qui m’invitaient à le faire. Je me disais “t’es dans le top 5, réjouis-toi » ! 

Les paysages, la nature 

Les paysages qu’on rencontre dans les mers du Sud sont uniques. La mer est sauvage, elle fait peur mais en même temps c’est complètement dingue de surfer à longueur de journée. Surfer avec nos bateaux, c’est le pied intégral ! D’habitude, on fait des heures de navigation au près pour surfer quelques minutes. Et là, c’est des journées entières à sentir le bateau qui s’emballe. J’ai été vraiment touchée par les nuits dans l’océan Pacifique. C’était tellement beau ! Les nuits étaient très courtes, il y avait un horizon orangé, des lunes hallucinantes. J’avais l’impression que c’était un conte de fée quand je regardais ça. 

Le public 

Le fait qu’il y ait du monde dans le chenal, ça m’a procuré beaucoup d’émotions, de la reconnaissance, de la gratitude. J’ai vécu ça comme un cadeau. C’est comme si tout ce monde était là pour me rappeler que le chemin parcouru est dingue. 

MACSF sistership de PRB 

Ça m’a énormément pesé. Je me suis rendue compte que ça nous avait tous retourné, complètement. À un moment donné, je me suis fait violence pour ne pas me laisser prendre par la peur. À l’entrée des mers du Sud, quand j’étais en train d’accélérer et de revenir dans le match, il y avait deux parties de moi, celle qui avait peur et celle qui se disait que ce n’est pas parce que c’est arrivé au bateau de Kevin (Escoffier) que ça allait m’arriver. J’ai dû me distancier de cette peur. Mais parfois j’avais la trouille, quand le bateau plantait dans une vague, je pensais à Kevin, mais je ne voulais pas lever le pied à ce moment-là, je ne voulais pas repartir comme sur la descente de l’Atlantique. 

Son début de course

Le deuxième front au large du Portugal m’a fait peur. Mais je me suis dit que ce n’était pas possible que je revienne aux Sables d’Olonne. J’avais trop vécu ça, j’étais trop marquée par mes précédents abandons. J’ai choisi de laisser passer le gros de la tempête et après ça, je n’ai fait qu’essayer de rattraper les autres. Ça partait par devant et je perdais un peu plus de terrain chaque jour. Et puis j’ai eu aussi assez vite des petits pépins techniques. 

Une fois ce premier front passé j’ai vraiment tout donné, mais au début ça ne payait pas. Ça a commencé à payer quand j’ai arrêté d’y croire ! Je voulais faire le tour, je me disais que je le ferais, dans le match ou non. J’ai été très concentrée à réparer mon balcon arrière, c’était indispensable pour entrer dans les mers du Sud. Et une fois que c’était réparé, je me suis dit “tiens je suis de nouveau dans le match” ! 

Une flotte groupée

C’était super grisant. Toutes les 4 heures avec le nouveau classement, c’était un nouveau verdict. Et en même temps, j’ai trouvé ça dur, je me sentais parfois à la peine au niveau des manœuvres. Je sentais que je ne pouvais pas toujours les enchaîner. Dans les empennages, je perdais du terrain. J’avais de la frustration et parfois un sentiment de panique parce que quand je longeais la zone des glaces, je pouvais perdre 50 milles dans une manœuvre. C’était d’une intensité dingue. 

Un Vendée Globe à l’image du projet

Je trouve que ce Vendée Globe reflète un peu tout notre projet. Beaucoup de promesses, des arrêts-buffet, des moments où j’ai trébuché, où tout le projet a trébuché. On a fait les bons choix, on a rencontré un super sponsor qui nous a donné toute sa confiance. J’avais l’impression qu’au fur et à mesure du projet j’étais de plus en plus en confiance, l’équipe était de plus en plus soudée. Dans ce Vendée Globe, au fur et à mesure, j’étais de plus en plus en confiance même si je savais que ça pouvait s’arrêter à tout moment. Ça n’a pas été linéaire du tout, mais c’était tellement riche en apprentissage !

Pour moi c’est une victoire, j’ai l’impression d’avoir gagné, pas gagné le Vendée Globe, mais ce que j’ai gagné, c’est énorme. 

Es-tu revenue différente ?

Je pense que je le saurai au fil des jours, des mois, des années. Aujourd’hui je ne sais pas. J’ai l’impression d’être moi, de ne pas trop pouvoir jouer à autre chose, mais il y a sûrement des trucs qui ont changé. J’ai l’impression de m’être vue telle que je suis. 

Et maintenant ?

Je veux profiter de mes amis, de mon équipe, de mes partenaires, de cette journée ensoleillée, de sentir l’immobilité sous mes pieds, ce n’est pas désagréable ! Rien de plus. »