The Ocean Race. 50 ans de témoignages en course de l’argentique au numérique

Eric Tabarly
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Dans le cinquième volet de cette série, l’IMOCA et The Ocean Race mettent en lumière les OBR (On Board Reporters), c’est à dire les reporters embarqués qui doivent réaliser photos, vidéos et textes dans des conditions impossibles, afin de faire partager la vie du bord.

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Si depuis une dizaine d’années leur présence est obligatoire sur chaque bateau, nous allons voir que depuis la première édition, plusieurs marins cumulent le poste d’équipier et de reporter.

Ce jour de septembre 1973, un jeune journaliste, envoyé comme cadreur par l’ORTF (Office de Radiodiffusion Télévisée Française) afin de couvrir la première Whitbread Round the World Race, embarque à bord du bateau français 33 Export skippé par Dominique Guillet et Jean-Pierre Millet. Il a 26 ans, se nomme Georges Pernoud et avoue ne rien connaître à la voile. Cette interminable première étape entre Plymouth et Cape Town ne va pas vraiment être une sinécure pour le futur créateur de la célèbre émission Thalassa.

Soixante-cinq longs jours à bord

Dans le livre qu’il écrit après cette expérience « Une équipe, un bateau : 13 000 kilomètres dans la course autour du monde à bord de 33 Export », il raconte. « Je n’avais pas du tout le pied marin. J’ai passé soixante-cinq longs jours à bord, dont quatre à vomir tout ce que je pouvais. J’ai aussi fait des quarts de nuit avec l’équipage. Et là, j’ai découvert des hommes passionnés et passionnants. Prendre la mer, c’est avant tout prendre un risque » Avec sa caméra 16 mm, Georges Pernoud filme le quotidien des marins, beaucoup de couchers de soleil et quelques manœuvres par gros temps, « grille de la pellicule » et ramène à Paris ses rushes après avoir débarqué en Afrique du Sud. Il ne se sent pas de poursuivre l’aventure dans les quarantièmes rugissants et autres cinquantièmes hurlants, avouant avoir peur quand le temps se gâte. Ses images diffusées dans l’émission « 24 heures à la une », montrent de jeunes marins hirsutes tout droits sortis des Beatles, manœuvrant dans le plus simple appareil, barrant sous un parasol bricolé dans le cockpit, fumant dans le carré encore plus mal rangé qu’une chambre d’ado, mais pas forcément l’intensité de cette régate planétaire qui va devenir incontournable et attirer les meilleurs marins du monde.

Inrtum Justitia is buried under a wave while surfing at 25 knots in the Southern Ocean, Whitbread Round the World Race. © Rick Tomlinson

Des caméras américaines tout terrain, issues de la seconde guerre mondiale

Il ne se revendique pas comme marin bien qu’ayant débuté comme beaucoup sur 420 et Corsaire, mais comme un homme d’images, curieux et libre. N’empêche, ce passionné de sports mécaniques et aventurier dans l’âme, séduit rapidement les Tabarly, Gabbay ou Poupon… Il se nomme Dominique Pipat, à 30 ans, s’adapte vite, sait se faire discret, saisit la vie à bord comme jamais que le vent souffle de 5 ou 50 nœuds, et a un sacré « œil ». Armé de sa caméra, il dispute en intégralité la Whitbread 1981-1982, faisant les deux premières étapes sur Euromarché d’Eric Tabarly, puis les deux suivantes sur Charles Heidsieck III d’Alain Gabbay. « J’ai fait quatre films de 52 minutes à l’époque pour Antenne 2 et Les Carnets de l’Aventure. A chaque escale, je rentrais à Paris pour monter les films jours et nuits avant de repartir retrouver le bord. Je tournais en 16 mm et en négatif ». Contrairement à aujourd’hui, où l’OBR n’a pas le droit de participer à une manœuvre, Dominique Pipat pouvait accessoirement prêter main forte à l’équipage, composé notamment de jeunes marins de 20 ans tels Jean Le Cam ou Yves Le Cornec.

Dominique Pipat : « Avec Gabbay, tu étais de quart ou tu n’étais pas à bord »

« Éric (Tabarly) souhaitait que je filme quoiqu’il arrive, mais il m’est arrivé de ranger ma caméra dans des situations scabreuses. Il m’a dit : tu ne me déranges pas car tu ne prends pas plus de place qu’un winch et que tu es aussi utile que lui, puisque tu ramènes des images pour la communication ! On se tirait la bourre avec Ceramco skippé par Peter Blake. On a explosé sept ou huit spis, mais pour Éric, c’était normal ! Par contre avec Alain Gabbay lors de l’étape Auckland – Mar del Plata via le Horn que nous avons gagné, j’étais dans le quart, manœuvrais, et filmais uniquement quand je n’étais pas sur le pont. Avec Gabbay, tu étais de quart ou tu n’étais pas à bord. Avec son équipage surnommé « les gaziers », il envoyait du lourd, notamment dans la brise sous spi. C’était parfois chaud. Je ne connaissais pas les limites du bateau, mais j’avais confiance dans le skipper et l’équipage. Moi je filmais et m’éclatais. Je n’avais pas d’angoisse. C’était assez formidable. » Quand on lui demande s’il a été un précurseur des OBR, Dominique Pipat réfléchit, et dit qu’il ne s’est jamais posé la question : « certes il y avait peu d’images embarquées, mais moi je sortais du record de l’atlantique avec Éric en 1980 sur Paul Ricard (ils avaient battu le fameux chrono de Charlie Barr datant de 1905 et accessoirement Pipat a obtenu un 7 d’or pour son film). Nous n’étions pas nombreux c’est vrai. Les caméras étaient mal protégées. J’utilisais des modèles américains Bell & Howell tout terrain et totalement mécaniques issus du débarquement de la seconde guerre mondiale. C’était rustique mais fiable. Nos caméras plus modernes sur batteries ont vite lâché, flinguées par l’humidité ! »

Un cerf-volant ancêtre du drone pour photographier le VO60

Cet Anglais discret qui vit à Cowes sur l’île de Wight, n’est pas que photographe. Rick Tomlinson est un navigateur professionnel ayant disputé trois Whitbread. « J’ai toujours navigué au large, et commencé à prendre des photos sur le maxi Drum du chanteur Simon Le Bon » se souvient Rick. Ses photos sont alors publiées dans Yachting World, Seahorse et Voiles et Voiliers. « J’ai ensuite embarqué à bord de The Card pour la Whitbread 1989, toujours comme équipier. J’ai alors imaginé un cerf-volant pour éloigner l’appareil photo du bateau tout en naviguant. Évidemment, les drones n’existaient pas encore… » En 1993, il dispute une nouvelle Whitbread sur le VO60 Intrum Justitia mené par Roger Nilson puis Lawrie Smith, encore une fois en tant qu’équipier, mais désormais avec le titre « officiel » de responsable photos et vidéo. « C’était les premiers bateaux à avoir des Satcom à bord afin que nous puissions transmettre des images à terre. Il n’y avait pas encore d’appareil photo numérique, et je devais traiter le film à bord en utilisant la chimie pour obtenir un négatif que je scannais ensuite sur un ordinateur portable Macintosh, avant de l’envoyer via Inmarsat ».

Les films développés dans des bains à 37,8 degrés

Il faut imaginer de développer ses films selon le procédé C41, soit trois bains successifs à 37,8 degrés ne supportant pas une variation de température de plus ou moins 0,2 degré, puis les sécher sur un V060 gîté et lancé à pleine vitesse dans la soute à voile trempée, et devant être totalement obscure. C’est justement ce que fait Rick Tomlinson quand il n’est pas sur le pont « À l’époque, pour des questions d’équité entre ceux qui avaient décidé ou pas d’avoir un media man à bord, il fallait choisir entre le matériel photo et vidéo ou alors l’équivalent du poids du matériel sous forme de gueuses de plomb. La plupart des membres de l’équipage préféraient le plomb ! Mais notre navigateur Marcel Van Triest et moi-même avons poussé pour embarquer ce matériel. » Sur Intrum Justitia, Knut Frostad, le benjamin de l’équipage est Norvégien, double sélectionné olympique. Quelques années plus tard et après quatre participations comme équipier, chef de quart puis skipper, Knut Frostad devient CEO de la Volvo Ocean Race, et décide de rendre obligatoire la présence d’un OBR sur chaque bateau. Il va diriger l’épreuve de 2008 à 2016.

Interdiction de manœuvrer !

La sélection pour embarquer comme OBR est drastique, car il faut à la fois être bon marin, résistant et agile, photographe et cameraman. Enfin il faut être à l’aise en écriture. « Même si nous sommes hors quart, on a largement de quoi s’occuper » explique Martin Keruzoré, qui était notamment à bord de Dongfeng Race Team, le bateau vainqueur de la dernière édition 2017-18. « Chaque jour – et c’est la chose la plus importante – on doit raconter une petite histoire et envoyer à l’organisation, un petit sujet pré-monté par satellite, ainsi que huit à dix photos, plus prévoir un direct avec le skipper ou un équipier » Ce n’est pas tout. L’OBR participe à la vie du bord pour les tâches ingrates. « On doit nettoyer le bateau comme les autres, écoper, préparer les repas, matosser (déplacer au vent) mais uniquement nos propres affaires car on ne doit pas aider, pas toucher un bout, pas une manivelle. On ne doit participer à aucune manœuvre. En fait, nous sommes un peu comme un « boulet » à bord. Il faut donc rester discret, ne pas gêner, mais si on propose une tasse de café la nuit à l’un des gars, c’est généralement apprécié. Il faut donc mettre du sien, s’intégrer et gagner la confiance de l’équipage »
L’on va ajouter qu’il ne faut pas souffrir de naupathie, être gainé et souple comme un félin pour se glisser à l’arrière de la cellule de vie, et entretenir ce matériel qui n’aime toujours pas l’eau et le sel… Comme les régatiers, les meilleurs OBR ont vite été repérés. C’est le cas du Français Yann Riou, ancien coureur au large et membre notamment de la cellule performance dans l’équipe de Groupama dans les années 2010, considéré depuis ses trois participations à la Volvo Ocean Race, comme totalement incontournable, outre sa spécialité comme pilote de drone. Et si pour un ou une jeune passionné(e) de course et d’images embarquer sur The Ocean Race et un IMOCA pour la prochaine édition, est un privilège et une fantastique opportunité, il faudra avoir le cœur bien accroché compte-tenu des performances ahurissantes des derniers foilers.