Yves Le Blevec : « j’ai vu la dégradation structurelle du bateau »

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Nous avons pu joindre Yves Le Blevec ce jour, 24h après son chavirage. Il se trouve à Punta Arenas au Chili dans un hôtel et cherche des solutions pour récupérer son trimaran.

«  A partir du moment où j’ai été exfiltré de mon bateau par une équipe assez brillante de sauveteurs chiliens, je ne maitrisais plus grand-chose. L’hélicoptère m’a conduit à Puerto Willian et à partir de là j’ai eu un rapide check médical et juste après j’ai pris un avion vers Punta Arenas, la ville importante du sud du Chili. C’est là où on a pris les photos avec les forces armées et le consul de France. J’ai fait les procédures pour entrer au Chili où j’avais mon passeport sur moi. J’ai un visa pour 90 jours. Actuellement. Je dois m’organiser matériellement pour m’acheter des vêtements.
Concernant le bateau, on a une balise pour suivre le bateau tous les ¼ d’heure. On a 1 an d’autonomie de batterie. Il dérive actuellement vers le nord-est en passant très au large des iles des Etats. La question est de voir quels sont les moyens que l’on peut mettre en œuvre pour le récupérer. Ce qui est loin d’être simple parce qu’il y a peu de moyens et qu’il y en a encore moins avec la pleine saison touristique et également les conditions météos qui sont vraiment difficiles. On n’a pas encore de solutions pour l’instant pour atteindre le bateau, puis ensuite mettre en place le remorquage. La situation est compliquée.

Ce qui m’est arrivé, c’est très simple, je naviguai depuis le début sur un rythme assez prudent. J’étais à 100% du potentiel du bateau quand les conditions de mer étaient bonnes et faciles et je levais le pied, ralentissais quand c’était difficile pour le marin ou le bateau. Je savais que ce n’était pas une course de vitesse mais une course dans la durée. On savait qu’après le Cap Horn, avec des vents de secteurs ouest, il y a une accélération mécanique avec la Cordilière des Andes sur une bande vent assez forte sur 100 miles où c’est compliqué pendant 5-6h. C’était prévisible et je m’étais préparé à cela avec une combinaison de voilure adaptée. J’étais avec 3 ris dans la GV avec un J4 spécialement conçu pour cela, un tourmentin, une voile toute petite qui fait 20m2 au lieu d’un J3 de 50m2, qui permet de ne pas surtoiler le bateau dans ces conditions. Toujours est-il qu’il y avait de la mer, du vent et je suis incapable d’expliquer pourquoi cela est arrivé. En naviguant entre 12 et 15 nds au près, je m’assurais d’avoir une stabilité sur le bateau, de ne pas aller au-delà de 15 nds et de ne pas descendre en-dessous des 12nds parceque le pilote avait vraiment du mal à maintenir une direction stable du bateau. La mer était assez forte et l’idée n’était pas d’aller vite mais forcément au près, les coques tapaient, j’avançais en essayant d’avoir une vitesse adaptée à la force du vent et à l’état de la mer.

Les vagues étaient assez longues, mais c’était presque de la mer à plusieurs étages pas très bien organisés, grosses et pas très régulières. Il y avait parfois une combinaison de vagues qui faisaient de jolis tremplins même si j’essayai de contrôler la vitesse.

J’avais confiance dans le bateau qui était adapté à ce défi. Je suis assez surpris de la casse radicale qu’il y a eu et je n’imaginais pas ce genre de choses. Dans un passage de mer où il faisait nuit, sous pilote où j’essayai de maintenir un équilibre entre la vitesse et le cap, il y a un moment donné où le bateau est retombé sur une vague avec un grand crac, un crac plus violent que les autres. Ce qui m’a interpellé c’est que cela a éteint l’ordi qui a sauté de sa base et coupé son alimentation. Ce qu’il m’a fait le plus peur c’est d’avoir un coupure électrique totale. La première chose que j’ai faite c’est de vérifier que l’électronique était encore en marche et que le pilote avait encore la main. Ce qui était le cas. Cela m’a pris quelques secondes, de voir l’ordi redémarré. Mais dès que le bateau a commencé à réaccéléré, j’ai entendu d’autres bruits et d’autres craquements et j’ai senti le bateau gîté de façon anormale. J’ai compris qu’il se passait quelque chose de beaucoup plus grave qu’un simple plantage d’ordi.

La veille de l’arrivée, j’avais eu une belle journée où j’avais passé plusieurs heures sur le pont pour checker le bateau. Au niveau structurel, j’ai passé tout en revue visuellement, le pont, tout ce qui pourrait générer un suraccident. Je n’ai rien détecté de problématique. J’avais une checklist que j’ai passé intégralement en revue.

Par rapport à un « simple » chavirage où le bateau est retourné, tout ce qui se dégrade c’est le grééement courant dormant mais la structure du bateau peut ne pas se dégrader. Là, j’ai dû passer une douzaine d’heures à l’intérieur du bateau entre le moment où il a chaviré et le moment où j’ai été évacué et j’ai pu constater la dégradation structurelle sérieuse du bateau et il n’y a pas de raisons que cela s’arrange. Je ne suis pas très optimiste quant à la possibilité de remettre le bateau en état par la suite. Mais à la limite, ce n’est pas la question que je me pose. Il n’est pas question de laisser un bout de plastique derrière moi. On regarde des solutions pour aller chercher l’épave ; l’analyse de ce que l’on pourra faire, on la fera après à tête reposée. Pour l’instant, il faut faire les choses dans l’ordre. Ma priorité, celle de l’équipe et celle d’Actual c’est de récupérer le bateau. »