Il y a des étapes de la Solitaire du Figaro Paprec qui récompensent la vitesse. D’autres qui mettent en valeur l’audace. Et puis il y a celles qui testent avant tout la capacité des marins à garder le fil au milieu du chaos. Cette manche entre Vigo et Pornichet appartenait clairement à cette dernière catégorie. Quatre jours durant, le vent n’a cessé de brouiller les pistes. Tom Dolan, lui, a conservé le cap dans du désordre. Ce jeudi 28 mai à 15h48, le skipper de Kingspan a coupé la ligne d’arrivée à Pornichet en cinquième position au terme de 450 milles qui se sont révélés aussi longs que déroutants. Une performance solide qui lui permet de conserver les commandes du classement général provisoire avec 3 minutes et 38 secondes d’avance sur Nicolas Lunven et 24 minutes et 59 secondes sur le troisième, Alexis Thomas. À un seul acte de l’arrivée finale au Havre, le vainqueur de l’édition 2024 est toujours en position de force.
Avant même le départ, l’Irlandais l’avait annoncé : ce parcours, le plus court de cette édition sur le papier, pourrait bien être le plus long dans les faits. Il avait vu juste. Pour sa neuvième participation à l’épreuve, Tom Dolan peine à trouver un souvenir comparable. « Honnêtement, c’est sans doute la plus dure que j’ai jamais faite. Peut-être qu’il y en a eu une un peu similaire en 2019, mais là, franchement, c’était l’enfer. » La faute à un vent aussi imprévisible qu’épuisant à gérer. Un vent capable de changer brutalement d’avis, de tourner sans prévenir, parfois jusqu’à faire le tour complet du cadran. « La deuxième nuit, on a passé des heures sous foc à simplement regarder le vent tourner. Dès qu’il semblait se stabiliser un peu, je lançais un chrono de dix minutes en me disant que j’allais peut-être pouvoir manger ou fermer les yeux. Neuf fois sur dix, l’alarme sonnait avant parce qu’il avait déjà repris vingt degrés dans un sens ou dans l’autre. C’était tout le temps comme ça. » Dans ces conditions, impossible de dérouler un plan bien établi. Il fallait accepter l’incertitude, composer avec elle et rester disponible à chaque instant. Un condensé de ce que La Solitaire sait produire de plus exigeant.
Jouer juste dans le désordre
Au milieu de ce casse-tête météorologique, Tom est parvenu à conserver une forme de cohérence. Très tôt, il décide de s’éloigner d’un scénario que beaucoup semblaient privilégier. « Au départ, beaucoup voulaient rester le long de la côte espagnole. J’ai assez vite compris que ce n’était probablement pas la bonne chose à faire. » Le skipper de Kingspan choisit alors le large et conserve ensuite la même conviction durant une bonne partie du parcours : il fallait être au nord. « Quand je regardais les fichiers, les observations ou même les informations diffusées à la VHF, c’était toujours un peu mieux là-haut. Dans ma tête, il fallait être au nord. » Une lecture qui lui permet de rester constamment dans le bon wagon alors que les regroupements se succèdent et que les positions évoluent sans cesse. Certes, des places s’échappent dans les derniers milles à l’approche de Pornichet. « J’en perds probablement deux un peu bêtement sur la fin car je n’ai pas contrôlé ceux de derrière », reconnaît-il. « Mais ce n’est pas très grave. » Et effectivement, l’essentiel est ailleurs.
Garder le cap jusqu’au Havre
Car après deux actes, le scénario dont rêvent tous les concurrents continue de se dessiner pour l’Irlandais. « Trois minutes d’avance sur Nicolas Lunven avant la dernière étape, c’est quand même une belle histoire », sourit-il. « Et puis c’est Nicolas Lunven… » Une belle histoire, oui. Mais certainement pas une histoire terminée. Avec 630 milles au programme entre Pornichet et Le Havre via l’estuaire de la Gironde, l’Occidentale de Sein et Eddystone, le plus gros morceau de cette édition reste encore à avaler. Un terrain idéal pour les renversements de situation, les coups tactiques et les retours spectaculaires. Avant cela, il va surtout falloir récupérer. Après quatre jours passés à surveiller un vent devenu presque impossible à apprivoiser, « l’Irlandais Volant » n’a pas traîné. Arrivé hier après-midi, il s’est couché à 17h30 pour ne rouvrir les yeux que ce matin, après près de quinze heures de sommeil. Consciente de l’usure accumulée par la flotte, la direction de course a d’ailleurs accordé un répit bienvenu aux concurrents. Le départ du dernier acte, initialement prévu samedi à 17 heures, sera finalement donné dimanche à 19 heures. Le programme du skipper de Kingspan est donc déjà fixé : dormir, passer entre les mains du kiné, puis dormir encore. Recharger au maximum les batteries avant de replonger dans l’arène. La Solitaire entre désormais dans sa dernière ligne droite. Tom Dolan, lui, est toujours devant. Reste maintenant à conserver le fil jusqu’au bout.


















