L’exploit de Thomas est magnifique mais c’est plus encore ce qu’il accepte de partager. On est dans l’humain, le vrai. Il y a une belle leçon d’exemplarité. A travers la conférence de presse qu’il a donné aujourd’hui on comprend mieux son cheminement, les souffrances endurées pour faire de cette nouvelle tentative un vrai accomplissement personnel et collectif.

Les dernières heures difficiles
En panne d’AIS depuis l’Atlantique avec à peine 100m de visibilité, Thomas Coville aura dû lutter et rester concentré jusqu’au franchissement de la ligne. Le survol par la Marine Nationale l’aura fortement ému quelques jours avant comme la présence d’Olivier de Kersauson qui tenait à être sur la ligne d’arrivée.
« J’ai bien gambergé sur ces deux dernières heures. Le trafic était très dense et je n’avais pas de visibilité. J’étais en veille active ces 6 dernières heures. Je n’ai même pas vu Ouessant. Je me demandais même si j’étais arrivé au bon endroit. Il faisait presque nuit. J’ai à peine aperçu Olvier qui m’a appelé à la VHF. Il voulait être là au passage de la ligne. C’était sympa qu’il le fasse. C’était le seul bateau. Il m’a dit « C’est une route magnifique. Je ne pense pas que tu te rendes comptes de la route que tu as fait. » J’étais dans l’instant, je ne mesurais pas. Avec Olivier, j’ai fait mon premier tour du monde en équipier. On en avait bavé comme on peut en baver avec lui. Et là c’était lui qui me saluait. »

L’équipe et le projet
On a racheté ce bateau avec Sodebo qui était une épave, l’ex-Géronimo. Peu de gens pensait qu’on arriverait à faire le bateau que l’on a fait. Je le dois à Vincent Lauriot-Prévost et à mon équipe technique. Ils y ont cru avant moi. Quand on s’est retrouvé avec mon équipe et qu’ils sont montés à bord, à ce moment-là les gens qui vous ont aidé à faire ce projet, les personnalités se révèlent. Les émotions de chacun ne sont pas les mêmes. Cela révèle mon équipe est très belle. Au début, je l’ai construit à l’affectif, on a évolué, progressé. Ce sont des gens que j’aime bien mais ce sont surtout des vrais professionnels. Ce n’est pas simple de changer de mode et de faire évoluer son équipe.

Le sommeil d’enfant comme récompense
Cette nuit, j’ai dormi 4h d’affilée. Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est. C’est le sommeil des enfants. On n’a rien d’autre dans la tête comme un enfant qui n’a aucun souci, aucun stress. C’est le sommeil qu’on a pas trouvé depuis 30 ans. Tout ce tour je n’ai pas trouvé mon rythme de sommeil. C’est impossible sur un multi. On ne peut pas avoir de process pour s’organiser. Notamment dans l’Atlantique Sud et Nord ou le Pacifique où on avait des vitesses très élevées. Je pleurnichais beaucoup là-dessus avec mon équipe. Elle me faisait ma route mais s’en fichait de savoir quand j’allais me reposer. Moi je demandais sans cesse : Je dors quand, je fais quoi. J’avais bien compris que ce n’étais pas du tout leur problème. On me donnait une route à suivre. Si j’y arrivais tant mieux. J’étais parti pour battre un record mais Jean-Luc Nélias lui, était parti pour faire moins de 50 jours. Il avait dans la tête la performance. Moi je ne m’étais pas fixé de limite. C’est lui qui m’a poussé dans mes retranchements. C’est le caractère de Jean-Luc qui a fait la différence. C’était la même chose avec Cammas, il nous avait poussé dans nos retranchements. C’est monstrueux et au final exceptionnel.

Un travail sur soi
J’ai fait un travail sur moi avec une préparatrice mentale néo-zélandaise. C’est Patricia Brochant qui me l’a conseillée. Elle voulait changer les choses. Cela n’avait rien à voir avec une psychanalyse. Nous sommes rentrés dans une analyse systémique. Je ne sais pas si je souhaite ça à mon pire ennemi. Cela a été dur de faire confiance au début surtout qu’elle ne me ménageait pas. J’avais même l’impression de me faire casser. Mais ce qu’on voulait tous les trois c’était gagner. L’idée était de passer tout en revue. Surtout après ma Route du Rhum où je ressentais une grande culpabilité après avoir cassé. Elle m’a demandé à quoi cela me servait. Cette culpabilité avait des effets ravageurs. Le premier gros changement a été d’accepté de chercher au fond de moi les ressources nécessaires, auprès de mes proches, mes amis, mon éducation. Mais c’était aussi accepter d’élargir ces ressources au-delà de moi. Il a fallu accepter de travailler avec une aide extérieure mais c’est moi qui devait répondre aux questions posées. Les discussions que l’on a eues ont été une reconstruction autant du bateau, de l’équipe qui doutait, pierre après pierre.

L’autre soutien que j’ai reçu a été aussi de longues discussions avec les Etoiles du sport. 1 mois après la Route du Rhum, on m’a demandé d’être le président des Etoiles du sport pour échanger sur ses erreurs et échecs avec des champions olympiques. Toutes ces pierres m’ont remis en selle.

Un rêve d’enfant
Ce record part d’un rêve d’enfant. C’est aussi autour de cela que j’ai travaillé. Le sens que je voulais donner à ma vie quand j’étais enfant, ensuite athlète et ce que je voulais devenir. J’étais observateur, admiratif des prouesses des autres, contemplatif quand j’étais en pleine nature. J’aimais me retrouver en pleine nature et j’aimais le côté exploration, pionnier. Je voulais faire des choses singulières, unique depuis que j’étais enfant. C’est dans le sport que j’ai trouvé la manière d’exprimer une singularité. Comme Lavilenie le perchiste qui bat le record de Bubka. Cela me fascine quand on est le plus haut à ce moment-là. C’est gratifiant dans la vie d’un athlète.

Faut-il être un surhomme ?
Je ne sais pas s’il existe une morphologie type pour battre ce record.
Que vous mettiez 8 minutes ou 10 pour enrouler un gennaker, c’est votre équipe technique qui va adapter le bateau à votre morphologie. Le critère serait plutôt la résistance au sommeil et au stress. Ce n’est pas tant la force même si je me souviens avoir dû sortir le J1 en avançant 10cm par 10cm. L’intelligence c’est plutôt d’utiliser les éléments et l’expérience pour manœuvrer les voiles avec moins d’efforts en utilisant la houle par exemple. J’ai manœuvré autant que si j’étais en équipage. C’est peut-être la raison pour laquelle on n’est pas très loin du record en équipage. J’ai fait les manœuvres plus lentement mais autant.

Francis Joyon
Le temps de 57 jrs qu’il a fait avec le bateau qu’il avait, l’intelligence avec JY bernot, restera une référence. En solitaire, ce mec est un menhir, une énigme. Il fait le rustre mais c’est un stratège. Je lui souhaite de battre cette année le Jules Verne à la barbe d’autres. On aura été les 2 premiers à avoir le record en solo et en équipage. Je suis heureux d’avoir eu tous les records en solitaire. Personne n’avait réussi à avoir les 5 majeurs et il me manquait le plus dur. C’est fait maintenant.

La suite ?
Elle sera plus collective Dans la lignée de cette histoire que l’on a créée il y a 10 ans, elle se fera en 2019 avec la course entre Ultime. Imaginez 6 ou 7 ultimes prêts à partir autour du monde et le 1er qui arrive à gagner. On a un truc de dingue. On construit l’histoire comme l’a dit Yves le Blevec.

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