Portrait de Ministe : Clarisse Crémer

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Clarisse CREMER / Série 902 @C. Breschi

Clarisse Crémer, 27 ans, Parisienne d’origine, a su faire parler d’elle et partager son histoire avec le plus grand nombre. Élue Marin de l’année 2017 par l’organisation du salon de Düsseldorf qui l’a consacrée « ambassadrice pour la voile », Clarisse incarne une voile féminine dynamique, qui s’alignera sur la prochaine Mini Transat, après 2 ans d’efforts. Un pari fou et inspirant. Rencontre.

Sortie d’HEC, et après avoir monté une start-up, Clarisse Crémer a rejoint il y a 2 ans Lorient pour se lancer un défi : faire la Mini Transat. Sans aucune expérience de la course au large mais avec une volonté de fer, elle a franchi brillamment les étapes les unes après les autres : recherche originale de partenaires, résultats sportifs encourageants en 2016, et enfin qualification pour la Mini Transat. La voici désormais dans la dernière ligne droite, départ de La Rochelle le 1er octobre !

Clarisse a un emploi du temps de « ministe ». Difficile de la joindre par téléphone, et pour cause ! Elle a un problème avec sa messagerie vocale, qu’elle n’écoute jamais. Un défaut qu’elle reconnaît et qui est peut-être le secret de sa réussite.

Son parcours est atypique, comme pour toutes celles et tous ceux qui se lancent dans la Mini Transat. Ça a commencé pour elle par un « pétage de câble », l’idée de quitter Paris, aller vivre en Bretagne, se lancer du jour au lendemain dans la Mini en se disant « pourquoi pas ? ». À sa sortie d’HEC, elle a créé la start-up Kazaden, un site qui permet de réserver facilement des séjours outdoor. Elle a passé un an et demi dans cette société avant de se lancer dans son projet Mini. Elle pensait pouvoir faire les deux en même temps mais a vite laissé tomber l’idée – et ses associés avec. En partant en Bretagne, elle a rejoint son ami, Tanguy Le Turquais, qui fait du Figaro. Elle reconnaît que cela a facilité le déménagement…

En 18 mois, Clarisse a beaucoup appris et déjà tiré quelques enseignements, notamment l’impossibilité d’estimer le temps que peuvent prendre les choses : « On a du mal à se rendre compte, de l’intérieur. » Et pourtant, elle avait un modèle avec Tanguy, qui a fait la Mini deux fois. « Tout prend un temps fou. » C’est pour elle la principale embûche. La première année, elle continuait à travailler en faisant du marketing en freelance pour vivre. Elle pensait pouvoir travailler trois fois plus… mais s’est vite rendu compte que si elle voulait bien faire les choses – bien s’entraîner et bien bricoler pour que son bateau soit prêt afin de ne pas partir à l’arrache sur les courses –, il fallait un investissement important. « Cela prend un temps dingue. C’est très difficile de s’y habituer. On part le matin avec une liste de choses à faire sur son bateau, et on rentre le soir en n’ayant fait que la moitié ! »

C’est un vrai challenge, d’autant qu’il y aussi la recherche de partenaires et la communication, où Clarisse, avec ses vidéos très virales, a conquis un large public sur les réseaux sociaux. Ils sont aujourd’hui plus de 17 000 fans à la suivre sur son compte Facebook, quand Armel Le Cléac’h par exemple en a 7 800 ! Ce sont les premières vidéos de Clarisse à la recherche de partenaires qui l’ont fait connaître, notamment quand elle a surfé sur celles de la marque « Michel et Augustin », qu’elle a su convaincre et dont elle a obtenu 12 000 euros. Elle a aujourd’hui bouclé son budget – hors le prix d’achat du bateau, un Pogo 3 neuf acheté 95 000 euros avec ses économies personnelles, et surtout un gros emprunt auprès de sa famille –, et part avec 100 000 euros en poche. L’idée, c’est de revendre le bateau à l’issue de la Mini. Ça reste un projet amateur où elle ne se salarie pas, considérant qu’elle est novice dans la voile. Elle vit sans excès, financée par quelques missions en freelance. « Savoir que je peux bien m’occuper de mon bateau, que si j’ai un problème, je peux changer la pièce sans me poser de questions, c’est déjà un luxe. »

Novice, Clarisse l’est dans la course en solitaire. Une navigation qui lui faisait un peu peur. Elle s’est lancé ce défi en ne sachant pas si cela lui plairait vraiment. C’est ce qui l’angoissait le plus, même si elle savait que c’est le cas pour de nombreux ministes. Avant, elle avait découvert la régate, comme de nombreux Parisiens, au Trophée des Lycées, et après en école où elle a pu faire le Tour de France à la voile, le Grand Prix de l’École navale, le Spi Ouest-France, l’Edhec, qui lui ont permis de mettre un pied dans le monde de l’habitable, de la course. « On côtoie des pros donc on se rend un peu mieux compte de cet univers. Après, si j’ai fait tout ça, mon rôle était piano, une étape sur deux par exemple sur le Tour de France à la voile. Cela me plaisait d’emmagasiner des miles et de l’expérience. Envisager aujourd’hui de la faire en solitaire, c’est autre chose, c’est complètement différent quand on se retrouve tout seul en bateau, en régate, au milieu de la nuit. »

Être navigatrice en solitaire est une chose qu’elle n’avait pas imaginé vivre avant, mais qui l’a poussée dans ses retranchements. C’était déjà un vrai défi en soi, et elle avoue que cela lui a plu : « J’aime bien ça. C’est vrai qu’il y a des moments en mer et j’en ai parlé avec plein de monde, dont des marins du Vendée Globe où on se dit “mais qu’est-ce que je fous là, plus jamais je fais ça”. Mais à peine le pied mis à terre, on se dit “quand est-ce que j’y retourne ?” Il y a un côté un peu “taré” là-dedans. Mais ce n’est pas toujours comme cela. Il y a des moments géniaux aussi, en mer. »

Clarisse a pu tirer ses premiers bords en solitaire avec d’autres ministes à côté. Elle s’est qualifiée l’année dernière en y allant par étapes, et en faisant toutes les courses. Elle a d’abord fait sa première navigation en solo, puis sa première nuit en solo, sa première course en solo, à chaque fois sans se projeter sur la suite. Petit à petit, elle a acquis de l’expérience qui lui a permis de voir plus loin. Elle a fait chaque chose l’une après l’autre, puis les courses, et enfin la qualification hors course en parcourant les 1 000 miles requis : une vraie expérience qu’elle mettra 10 jours à accomplir, avec une navigation hyper lente durant laquelle elle s’est rendu compte que son pire ennemi, ça pouvait être elle-même. Après 7 jours en mer, elle pensait pouvoir arriver le lendemain matin au Raz de Sein, mais une « pétole » de 48 heures l’a mise à rude épreuve : son bateau a reculé pendant 5 heures, elle s’est vue rester bloquée toute sa vie dans ce marasme ! Elle devenait folle…

Sa première nuit en solitaire, elle l’a vécue sous spi avec pas mal de vent, et si c’était compliqué, elle n’a pas eu peur. Mais elle a perdu ses repères. Elle avait sa frontale allumée, et puis elle l’a éteinte un moment. Elle avait l’impression de ne plus savoir où elle était, d’avoir un gros nuage au-dessus de sa tête, de naviguer dans l’espace, ne voyant plus l’eau, la nuit, perdue dans les trois dimensions. Une expérience nouvelle, plus physique finalement que mentale.

Aujourd’hui, elle maîtrise beaucoup mieux son Mini et mesure le chemin parcouru depuis un an, notamment après ses entraînements à l’automne, puis entre janvier et mars avec Lorient Grand Large, où elle est entraînée par Tanguy Leglatin et où elle suit beaucoup de formations, surtout en météo avec Christian Dumard, Dominic Vittet ou Claire de l’ENV. « C’est ce que je trouve passionnant dans la voile et en Mini, en permettant à des novices de tout découvrir dans la course au large. Il y a tellement de choses à savoir. Une fois qu’on a des voiles, il faut savoir les régler, s’occuper du mât, retailler potentiellement les voiles, les safrans, connaître la météo locale ou globale, la stratégie. Il y a tellement de paramètres en jeu qu’on a l’impression qu’on ne va jamais tout maîtriser. » Aujourd’hui, elle connaît mieux son bateau, grâce à ses navigations mais aussi pour avoir travaillé dessus, en le démontant, en sachant à quoi correspond chaque pièce. À titre personnel, Clarisse fait de la sophrologie pour faire baisser sa tension et son côté « pile électrique » – qui explique en partie le nom de son bateau, Pile Poil.

Il y aura 10 participantes à la Mini, d’autres femmes avec qui elle s’entend bien, comme avec d’autres garçons. « Je suis hyper contente qu’il y ait d’autres filles, c’est chouette et important, mais si on fait de la voile c’est que cela ne nous dérange pas d’être dans un univers masculin, qu’on est contentes que ce soit aussi un classement mixte, du coup on ne se focalise pas trop sur le fait d’être la première fille. On n’est pas dans ces questions-là. C’est l’avantage du Mini qui n’est pas hyper physique. »

Pour l’avenir, Clarisse a du mal à se projeter pour l’instant dans une carrière dans la course au large. Mais c’est un univers qu’elle découvre et qui est devenu addictif chez elle. Elle se lève chaque matin avec ce projet et l’idée de tout mettre en œuvre pour y parvenir. « C’est passionnant d’aller sur l’eau, d’essayer de mieux faire avancer son bateau, d’apprendre plein de choses dans tous les domaines même si, physiquement, psychologiquement, c’est très difficile, alors que ce n’est que du Mini. C’est dur parce que je suis un peu compétitrice dans l’âme. Je suis un peu tiraillée entre le fait d’être accroc et me dire que c’est aussi un choix de vie qui est dur au quotidien. Je n’ai jamais fait de course au large, je n’ai jamais traversé l’Atlantique. Je n’ai aucune idée de ce que je vais donner au bout de 15 jours sur mon bateau. C’est difficile de se projeter tant que je ne sais pas ce que je vaux. »

Son programme d’ici le départ est assez classique : c’est toutes les courses de la classe Mini côté Atlantique. La Lorient BSM en double, la Pornichet Solo, la Mini en Main, le Trophée Mat, la Transgacogne – avec une impasse sur la Mini Fastnet –, et ensuite c’est la Mini Transat. Un départ que Clarisse attend impatiemment, qui lui paraît loin. « Être au départ sera déjà une super victoire. J’ai vraiment envie d’y être, de vivre la pression. »

Son regard sur la course au large: Elle peut encore gagner en notoriété, les gens sont friands d’histoires de marins qui sont sur l’eau. Des modèles, elle n’en a pas vraiment. Clarisse trace sa propre route, déjà avec talent.

10 femmes seront au départ de la Mini Transat

Alors que les femmes représentent 40 % des licenciés de voile, 10 femmes courageuses ont décidé de franchir le pas et de relever le défi de la Mini Transat. Parmi elles, de gauche à droite sur des Pogo2 : Agnès Menut, Élodie Pédron, Lina Rixens, Marine André, Marta Guemes, Nolwenn Cazé et Charlotte Méry, la seule qui sera sur un prototype. Y participent aussi Estelle Greck, et Clarisse Clément et Anna Corbella sur Pogo3. Marine André, à tout juste 22 ans, sera la benjamine de la course.

Article paru dans le course au large n°74