Journées cruciales

Trophée Jules Verne, 2015 © Yann Riou | Spindrift racing

L’entame du 24ème jour, qui est en réalité la nuit à bord du grand trimaran rouge et gris, a été marquée par un important empannage en bordure du centre d’une dépression. Francis Joyon et ses cinq hommes d’équipage vont toute la journée surfer à la recherche du meilleur angle au vent et en quête de la pression la plus soutenue, essayant de ne pas se laisser aspirer par les zone de calmes qui s’étalent par tribord. Cet épisode dépressionnaire n’est que le début d’une succession contrastée d’événements météos dressés sur la route du cap Horn. Les deux équipages s’attendent à souffrir dans la traversée de zones dites de transition entre deux systèmes, avant de négocier, en son nord ou en son sud, un vaste anticyclone.

Méteo de Jean-Yves Bernod, routeur de Spindrift
Passage au Nord immédiat d’un centre dépressionnaire en déplacement lent. Comme d’habitude, on veut le beurre et l’argent du beurre : s’approcher suffisamment près pour pouvoir utiliser la rotation du vent, et ne pas se faire prendre dans la partie centrale sans vent. C’est la forme de la dépression qui décide de la trajectoire. Si on veut « se la jouer », on peut dire qu’on utilise le champ de vent comme les sondes interplanétaires utilisent l’effet de fronde gravitationnelle  pour explorer le système solaire. Y compris la différence de précision entre la mécanique céleste déterministe et la prévision météo plutôt chaotique…

Une oeuvre collégiale
Plus que jamais, les échanges d’expériences entre les compétences réunies par Francis Joyon pour constituer son commando de marins, vont bon train à l’approche d’un segment compliqué et pourtant si crucial du parcours au coeur du Pacifique Sud. « Marcel van Triest fait un super boulot » souligne Bernard Stamm, qui s’est déjà, à plusieurs reprises, frotté aux caprices de cet immense océan. « Chacun à bord peut visualiser sur l’écran de contrôle situé dans le cockpit, les échanges de mails entre Francis et Marcel. La discussion est ensuite libre et ouverte entre tous les membres d’équipage. Dans tous les cas, c’est Francis qui tranche. » Choix des routes, précision et efficacité des trajectoires. Là encore, l’oeuvre est collégiale, et la routine des quarts du bord a depuis le départ de Brest fait merveille. « A chaque passage à la barre, on s’applique à faire au moins aussi bien que le barreur à qui l’on succède, et mieux que notre propre quart précédent. » La satisfaction est pour l’heure au rendez-vous, avec ces chronos intermédiaires référence établis dans l’océan Indien, et un équipage en mesure de composer au mieux avec la fatigue.

Improbable régate
« Nous étions en début de nuit (ce matin heure française ndlr) à 0,5 milles de Spindrift 2 » s’amuse Francis Joyon. « On ne s’attendait pas à régater d’aussi près après 24 jours de course. » Les deux maxi trimarans engagés dans la quête du Trophée Jules Verne partagent depuis plusieurs jours les mêmes conclusions quant à la meilleure façon d’appréhender l’océan Pacifique. En résultent des trajectoires quasi similaires, avec des empannages déclenchés à quelques minutes d’intervalle. « Notre référence, c’est Banque Populaire V » affirme Bernard Stamm, « mais on compare avec intérêt nos routes et notre vitesse avec Spindrift 2, anciennement Banque Populaire V. » Et force est de constater qu’Idec Sport, plus court de près de 9 mètres, moins toilé, armé de seulement 6 hommes d’équipage, fait au moins jeu égal avec son involontaire partenaire de jeu. « Dans du vent soutenu, plus de 25 noeuds, nous sommes même un peu plus rapides » s’accorde à penser l’équipage. « En revanche, « il » descend mieux dans le vent. C’est ainsi qu’il nous a distancé lors du contournement de l’anticyclone de Sainte Hélène. Nous avions dû empanner, et les avions laissé s’échapper sur un seul bord, en route plus directe que nous. »

Coté Spindrift, le sentiment à bord est partagé entre la surprise de se retrouver ici, et l’excitation de trouver un concurrent bien réel dans cette compétition où l’adversaire est normalement virtuel. Alors, c’est certain qu’il était plus confortable de voir Francis Joyon et son équipage à plus de 800 milles dans le sillage de Spindrift 2. Mais, en même temps, cette situation, inédite dans l’histoire du Trophée Jules Verne, apporte un intérêt supplémentaire au défi. Les équipiers de Spindrift 2 sont des compétiteurs, et cette sorte de course au sein du record n’est pas pour leur déplaire. Lorsque l’on interroge Yann Guichard sur la probabilité de continuer à naviguer au contact d’Idec Sport, celui n’exclut rien. “Les bateaux sont proches en performance, et les options météorologiques possibles pour le Cap Horn ne sont pas nombreuses. Il n’est pas impossible que nos routes se croisent de nouveau dans les jours prochains.”

1 COMMENTAIRE

  1. ces articles sont bien documentés, intéressants, assez bien écrits,
    on les lit avec plaisir et grand intérêt, merci à vous

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