Olivier Blanchet / Mini Transat La Boulangère

Ils sont déjà 82 à être inscrits pour participer à la Mini Transat La Boulangère. Deux ans de préparations et d’efforts pour faire le grand saut, la grande traversée à bord de leur Mini 6.50. Jean Saucet, le directeur technique de la course, nous parle du cru 2017, des favoris et de l’esprit Mini qui perdure, alors que la course fêtera cette année ses 40 ans en partant de La Rochelle le 1er octobre prochain, direction les Canaries puis la Martinique.

Course Au Large : Comment se présente le plateau de cette 40e édition de la Mini Transat ?

Jean Saucet : Ce sera un peu comme d’habitude. Il y a autant de cas de coureurs qu’il y a de coureurs. Même s’il est difficile de faire des cases, on retrouve un peu toujours la même typologie de coureurs. Il y a ceux – une quinzaine – qui veulent faire comme François Gabart. Après, il y a les « jeunes ingénieurs », des gars qui ont fait des études d’ingé, qui ont moins de 30 ans et qui sont entrés dans la vie professionnelle. Ils ont un salaire et s’aperçoivent que la vie professionnelle va leur prendre le chou pendant un certain nombre d’années, donc avant de plonger, d’acheter une maison, de se marier, de prendre un crédit sur une voiture, ils se disent : je vais m’en faire une bien rigolote ! J’en ai trois par exemple à La Rochelle dans ce cas de figure. Après, il y a les quadras. Ils sont là à se dire, avant d’être trop vieux, il faut quand même y aller. Ils sont suivis en général par l’épouse et les enfants. Cela devient une petite entreprise familiale où on s’organise un petit trimestre pas comme les autres, papa ne sera pas là mais on ira le voir aux Canaries, et de toute façon aux Antilles. Et enfin, il y a les vieux chevaux de retour. On a notre Fred Guérin qui a 63 ans. Il a fait 3 fois la Mini Transat sur des plans Berret-Racoupeau. Il y a 5 ou 6 skippers qui ont plus de 50 ans. À chaque Mini, on se retrouve un peu avec la même population.

Sur l’aspect sportif, est-ce que le niveau a évolué ?

On constate que les écarts entre les bateaux ont bien augmenté depuis 3-4 ans. Cela vient des architectes qui ont fait un bond en avant, tant en protos qu’en séries. La différence de performances est devenue vraiment importante et la compétition est un peu faussée, comme sur le Vendée Globe, entre les foilers et les autres. En protos, il est difficile de viser le top 10 si ton bateau n’est pas dans les 800, c’est-à-dire parmi les derniers bateaux construits. En séries, c’est un peu la même chose avec les deux derniers bateaux qui sont sortis, l’Ofcet et le Pogo 3.0. Je vois mal comment la victoire pourrait leur échapper. Le Pogo 3.0 a tout gagné depuis 2 ans et part avec un petit avantage. Mais, selon les conditions rencontrées, l’Ofcet peut aller aussi bien, même s’il a un léger déficit au près. Seul un extraterrestre comme l’italien Ambrogio Beccaria (26 ans), qui a récupéré l’ancien Pogo 2.0 de Ian Lipinski, pourrait jouer l’outsider et être dans le top 10 avec un bateau d’ancienne génération. Il navigue magnifiquement bien et est toujours dans les bons coups. Il a un vrai talent.

Qui sont les favoris ?

Ian Lipinski (Griffon.fr) reste le favori en proto. Il a dominé toutes les courses depuis 2 ans. Il est étonnant de sérieux et d’application. S’il gagne tout et haut la main, ce n’est pas parce qu’il a un bateau magique entre les mains. Son bateau est très bon, mais c’est lui qui l’a amené à ce niveau-là, lui et ses prédécesseurs. Avant, il y avait eu Davy Beaudart qui avait bien travaillé dessus. Ian a eu un peu de moyens pour se faire un gennaker, qu’il utilise comme un Code 0. Il fait un très bon près. Ensuite, il a décliné son jeu de voiles. Cela prend du temps et demande un peu de chantier.

Qu’est-ce qui fait la différence entre les coureurs ?

La grande différence entre tous, c’est le temps de préparation et le temps passé sur l’eau. On est dans un domaine complètement amateur. À part Quentin, je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de skippers qui dégagent un salaire ou une rémunération quelconque. Si on prend l’exemple de Clarisse Crémer, elle a formidablement progressé en 2 ans. Elle est partie d’un niveau de marin normal pour arriver à un niveau de vainqueur de la Transgascogne. Elle s’est donné les moyens de ne faire que ça. Elle a fait tous les entraînements, n’a pas manqué une seule régate. Elle a dépensé de l’énergie pour trouver des partenaires. Elle a fait le taf.

Mais tous ne peuvent pas faire cela en étant salariés, comme c’est le cas du groupe de ministes à La Rochelle entraîné par Julien Pulvé. Ils sont tous salariés. Les gars ont juste le week-end. Ils arrivent le samedi matin, foncent dans le bateau, font les deux jours d’entraînement et repartent le dimanche soir pour aller travailler – et le debrief se fait dans le train. Ce n’est pas idéal. C’est le lot de la grosse majorité des skippers, qui sont des amateurs complets, même s’ils auront passé la quasi-totalité de leurs week-ends et de leurs congés à s’entraîner. Si on prend l’exemple de Victor Barriquand, il travaille au bureau d’études des chantiers RM. Il a son boulot de chantier et doit s’organiser avec son patron pour prendre quelques jours afin de participer à certaines courses, mais il ne peut pas toutes les faire dans l’année. C’est le cas de la grande majorité des ministes.

Au niveau du budget, as-tu constaté des différences par rapport aux autres éditions ?

Il y a toujours eu des Mini à la rue, c’est l’une des grandes spécialités de la classe ! C’est la série qu’on choisit quand on veut faire de la course au large et… quand on n’a pas d’argent. C’est déjà une définition de base ! Donc ça tire le diable par la queue partout. Sur le départ de la Transat, tous les bateaux affichent des sponsors mais, quand on voit la hauteur d’engagement de ces sponsors, cela ferait rire n’importe quel sportif de n’importe quel sport. Pour 10 000 €, tu as le nom du bateau. Cela paie l’inscription, le retour cargo et l’assurance. La Transat, on ne peut pas la faire à moins de 20 000 €, sauf à revenir par ses propres moyens et sans prendre d’assurance. Il y en a toujours qui sont totalement désargentés. Pour l’acquisition du bateau, ce n’est qu’un problème de trésorerie. Il y a beaucoup de Mini qui sont arrivés à un prix plancher aux alentours de 30 000 €. Mais si tu n’as pas 20 000 € de fonctionnement la première année et 30 000 € l’année de la Transat, tu n’y arrives pas.

 

Est-ce que l’esprit Mini perdure ?

C’est un grand sujet. Tous les vieux te disent que ce n’est plus pareil. Je pense que c’est parce qu’ils ne sont plus dedans et qu’ils ont vieilli. C’est toujours pareil. La fameuse solidarité dont on parle et qui devrait être la norme partout est toujours bien présente. Il n’y a aucune différence là-dessus, même si tu as toujours deux ou trois lascars qui roulent des mécaniques. Les anciens font remarquer également la différence de prix des bateaux entre hier et aujourd’hui. C’est vrai, un Pogo 3.0, ça vaut 100 000 €, mais cela n’empêche pas les gars de l’acheter en leasing sur 10 ans. Ce n’est plus la même chose que d’aller taper tes parents pour t’en fabriquer un dans le garage comme au bon vieux temps, mais tu t’es débrouillé. L’esprit demeure inchangé. Tu trouveras toujours des exceptions mais c’est strictement inchangé.

On est sur une classe, une course où chacun va avec ses intentions, ses envies. Il y a celui qui dit qu’il y va pour finir 40e, et cette victoire-là, elle est aussi importante que celle du gagnant. C’est l’esprit de la classe. Le jeu, ce n’est pas d’être plus fort ou meilleur que les autres, mais d’être simplement meilleur que soi-même, et cela on y arrive parce que les autres sont sur l’eau en même temps. Tu pourrais faire ta Transat tout seul, mais ce n’est pas pareil, cela ne marche pas. Prends le cas de Julien Bozzolo (n° 219, Mariole.fr), il a le plus vieux bateau de la flotte, mais il a un objectif : à chaque course, il se bat pour ne pas être dernier et… à chaque fois il gagne !

C’est quoi, selon vous, une édition réussie ?

C’est une édition où il y a un maximum de bateaux qui passent de l’autre côté et que les mecs arrivent heureux, mais… cela, ce n’est pas très difficile. En général, il y a 10-15 abandons. Il y en a 5-6 qui restent à La Corogne et 5-6 au Cap-Vert. On espère qu’on en aura moins cette fois.

Extrait de l’article paru dans Course au Large n°77