Hier, L’Usine Nouvelle a attribué le titre d’Ingénieur de l’année 2017 à l’architecte naval Guillaume Verdier pour récompenser ses succès (Le mono banque populaire gagnant du Vendée Globe, La coupe de l’América…), et sa capacité d’innovation. Ce prix est attribué chaque année par un vote de la rédaction de L’Usine Nouvelle. Il s’agit de la quatorzième édition.

Son portrait vu par L’Usine Nouvelle

Ingénieur et architecte naval, à 47 ans il fait voler les voiliers avec ses foils. Une technologie devenue référence, adoptée par tous les monocoques du prochain Vendée Globe.

Personne ne peut imaginer qu’il a grandi en région parisienne, et pourtant… Allure, phrasé, marottes, tout laisse penser que Guillaume Verdier est né le pied sur un navire. Au début des années 2000, il a posé son sac à Lamor-Baden dans le Morbihan, au cœur du petit milieu de la course au large. À Vannes, Lorient, La Trinité-sur-Mer : un réseau d’un peu plus d’un millier de personnes s’active. Trois ou quatre architectes navals y ont pignon sur rue. Avec Guillaume Verdier pour figure de proue. Son nom est sur toutes les lèvres. « Une course ou deux gagnées, et on vous sollicite naturellement », raconte l’homme qui, en association avec le cabinet VPLP, a fait voler le 60 pieds Imoca d’Armel Le Cleac’h vers la victoire lors du dernier Vendée Globe. Le pari tenté sur le « Banque Populaire VIII » est déjà un classique. L’innovation sera adoptée par tous les monocoques de la prochaine course en solitaire.

Pourtant l’idée n’est pas neuve, rappelle Guillaume Verdier. « Pour la Coupe de l’America 2013, il a fallu concevoir un nouveau catamaran. Pour notre équipe, l’idée de faire voler le bateau s’est imposée assez rapidement », raconte-t-il. Le foil existait [lire ci-dessous], mais cette technologie ne fonctionnait pas en dehors des allures en travers du vent. Appliquée à un voilier, cette petite aile immergée censée transmettre une force de portance à l’embarcation la rendait instable. « J’ai poussé l’équipe pour qu’en cas d’échec avec le foil, le bateau soit tout de même le meilleur », se souvient Guillaume Verdier. La voix est posée, le regard paisible, mais quelque chose se passe quand ce génie de la technique s’exprime. Il fédère ses troupes. « Guillaume est un poète, raconte Hervé Penfornis, ingénieur naval qui collabore avec lui depuis près de quinze ans, il n’hésite pas à sortir des sentiers battus et à prendre des risques qui séduisent les clients. »

Défier l’air et l’eau 

Défier deux éléments naturels, l’air et l’eau, ne lui a pas fait peur. « À force de multiplier les maquettes, on a trouvé une astuce géométrique qui permettait au bateau de décoller, mais aussi le forçait à redescendre », explique l’architecte. C’est le début d’une nouvelle ère pour les voiliers de course. « Des 72 pieds qui volent… on ne nous a pas crus ! Plusieurs personnes en France ont pensé que les images de cet exploit étaient truquées. » Parce que l’homme n’a pas froid aux yeux et que les risques qu’il prend se soldent par des victoires, les sponsors, les gestionnaires de projets, et même les coureurs en personne sont venus toquer à sa porte. Ordonnancer, améliorer, innover, il fait en sorte de rendre la course moins fatigante et les réglages plus intuitifs. Le simulateur embarqué ? « Un grand saut technologique », explique Guillaume Verdier. Car la technologie est ce qui le stimule le plus après son appétence viscérale pour la navigation. « La recherche fondamentale en architecture navale est désormais aboutie. L’innovation réside aujourd’hui dans le couplage entre fluides et structures, poursuit-il. Arriver à ce qu’un foil en se déformant sous la charge, change de profil afin de minimiser la cavitation. » La routine pour lui qui, avant d’être un architecte qui conçoit et fabrique, est un ingénieur qui calcule, dessine et invente. Fluides, formes de coques (sa botte secrète), surfaces porteuses, gréement, aérodynamique, structures mécaniques, connaissance de l’environnement, et bien d’autres thématiques avec lesquelles il jongle d’un projet à l’autre. De la Volvo Ocean Race au prochain Vendée Globe en 2020, en passant par la Coupe de l’America pour laquelle il embarque femme et enfants six mois de l’année dans son second « chez lui » à Auckland où la Team New Zealand est installée, il teste, explique, et recommence, jusqu’à l’aboutissement du bateau optimum.

Cette vie de bohème finit par lui coller à la peau : de la maison en bois 100 % écologique dans laquelle il vit dans le Morbihan, à l’habit souple et coloré qu’il porte pour travailler, Guillaume Verdier n’a jamais hésité à prendre le large pour trouver sa voie. Après son bac et maths sup, effectués dans un système scolaire qui ne lui convenait guère, il part pour l’Angleterre où il obtient un diplôme d’ingénieur naval à l’université de Southampton, qu’il complète par un doctorat d’architecture navale. Puis il s’oriente un temps vers la recherche au Danemark. Avant de revenir en France, à Paris, au sein du groupe Finot, où il conçoit ou réhabilite plusieurs bateaux dont le monocoque d’Yves Parlier début 2000. Son expérience « d’employé de bureau » ne l’enthousiasmant plus, Guillaume Verdier s’échappe. Direction la Bretagne. Là, il crée son propre cabinet et s’entoure de copains sur lesquels il s’emploie à faire rejaillir son succès. Romaric Neyhousser, Benjamin Muyl et Hervé Penfornis sont les partenaires de ses débuts. « Aucun contrat ne nous lie avec Guillaume Verdier Architecture Navale, on travaille avec lui en confiance », précise ce dernier. Le cabinet prend de l’ampleur, s’internationalise, d’autres architectes ou ingénieurs freelance partagent sa vision : Bobby Kleinschmidt, Véronique Soulé, Morgane Schlumberger et Len Imas. Tous embarqués sur le même bateau… celui de la victoire.

La « foil » innovation

À elles seules, ces petites ailes courbes représentent une mini-révolution. Dans le domaine des monocoques de course, l’appendice qui dépasse de la coque ne fait son apparition qu’en 2015 sur les 60 pieds Imoca. Sous l’impulsion de Guillaume Verdier, à l’époque associé sur certains projets avec VPLP, Safran Sailing Team équipe deux voiliers pour le Vendée Globe. Mais les risques de casse, nombreux en phase de tests, et les coûts élevés de développement, conduisent l’industriel à embarquer d’autres équipes dans l’aventure. Banque populaire et Hugo Boss participent au financement. Jusqu’ici, les foils n’avaient été utilisés que sur le fameux hydroptère, le premier bateau volant à même d’affronter le large. « Ce qui l’a rendu, paradoxalement, instable », souligne l’architecte naval. Puis sur les catamarans de la Coupe de l’America dès 2013. La principale caractéristique du foil est de soulager la coque. En lui permettant de déjauger (se lever légèrement), il réduit la traînée et diminue la gîte. Le bateau supporte plus de charge et gagne en vitesse. Mais pas dans toutes les conditions. Du fait de leur forme, ils sont moins efficaces aux allures de près pour les monocoques du Vendée Globe. L’objet remplace les dérives, en raison d’une règle de jauge qui limite à cinq le nombre d’appendices (les deux safrans, la quille et deux dérives ou deux foils). Côté fabrication, la majorité des foils du dernier Vendée Globe ont été conçus dans le Morbihan par Heol Composites et JPS Production. En carbone avec des fibres entremêlées en 3 D selon des techniques issues de l’aéronautique pour les aubes de réacteurs.