Accueil Record en solitaire autour du monde François Gabart sprint vers l’Equateur

François Gabart sprint vers l’Equateur

Toute l’expérience de Jean-Yves Bernot accumulée sur ces records autour du monde sont une aide précieuse, voire indispensable pour François Gabart. Pas mécontent de s’en être bien tiré de cette première phase de transition, le sorcier a sifflé la fin de la récréation hier. François Gabart qui a pu récupérer un peu, a relancé la machine et passé cette première transition en conservant une belle avance de 1698 mn. Il va devoir puiser dans ses dernières réserves pour les 10-12 jours de mer qui l’attendent encore, 4400 milles de l’arrivée.

« Il y a un petit relâchement, on n’est pas encore à la maison » dixit Bernot. La relation en mode 24/24h qui se tisse entre celui qui est à terre et celui qui est en mer est très singulière, unique, propre aux caractères du marin et du routeur, cela ne se passe que dans la course au large et c’est elle qui fait le record. De toute cette relation, de la vérité de ces échanges, on n’en connaîtra à peine quelques bribes. Thomas Coville racontait à son retour combien c’était Jean-Luc Nélias et son équipe qui l’avait poussé sur son record, dans ses retranchements, oubliant un moment l’affect dans un but commun: gagner. On lui envoyait son routage et lui devait pleurer littéralement pour qu’on lui programme un peu de sommeil après 21 empannages en 30h. Ils lui en ont fait baver, Thomas Coville ne les remercieras jamais assez. On verrait mal Jean-Luc Nélias dire à Thomas : « Thomas, il y a un petit relâchement…  »

Entre Bernot et Gabart, c’est un autre registre, la relation paraît plus filiale, paternelle. « Il y a un petit relâchement, on n’est pas encore à la maison », c’est le job n’est pas encore fini malgré la fatigue, les bobos, les miles d’avance. C’est le professeur devant son élève qui rend ses 3 copies et a eu 20/20 à chacune et qui lui demande de faire plus encore parce que c’est son rôle.  Si le record reste le même, la relation n’est pas la même, l’histoire n’est pas la même. Alors les mots de François Gabart sur la fatigue au 32è jour sont beaux. Ils touchent. Ils lèvent à peine un voile sur ce record, sa dureté, ces moments intenses qu’il est venu chercher. Il a 1698 mn d’avance, presque 6 jours. Au 33è jour, il a relancé le trimaran, dormi que 2 heures pour s’extraire de cette première zone de transition et accélérer vers l’Equateur.

[Mot du Bord – Jour 32] – La fatigue…
Elle est juste là. Tu ne la vois mais tu ressens sa présence. Elle vient doucement, vicieusement, comme pour endormir ta vigilance, et s’installe, lentement mais surement, au plus profond de toi. Tes déplacements sont plus lents. Tes raisonnements sont plus confus. Tes gestes sont plus maladroits. Tes émotions sont plus profondes.

La fatigue est là… Accompagnée de sa fidèle amie, la douleur, qui tire sur les muscles, tétanise les mains endolories… Tu as mal. Tout le temps.
Tu peux lutter contre la fatigue. Bien sûr. Passer des heures à la bannette. Mais à ce stade tu ne feras que la contenir, ralentir son inéluctable conquête de toi. Tu sais qu’il te faudra des semaines, voire des mois, dans le confort et l’oisiveté terrestre pour enfin la repousser, puis la chasser définitivement. Ici sur l’eau, pas le choix, tu l’acceptes et tu t’en accommodes. Ce sera ton compagnon de route jusqu’à Ouessant. Tu lui parles. Tu joues avec elle. Tu négocies. Tu négocies beaucoup…
C’est là, maintenant, que tout se joue. Le marathonien fait la différence dans les 15 derniers kms, après le « mur » dont les coureurs parlent régulièrement. Les grandes finales de football se terminent souvent dans les prolongations. Les plus beaux matchs de tennis se terminent au 5è set… Toujours quand la fatigue est là…
Un tour du monde se termine par la remontée de l’Atlantique… Et à priori la fatigue sera toujours là…
Je veux repousser la fatigue plus loin. Je ne pourrai jamais la vaincre. Mais je peux repousser les contours que l’on nous donne, que l’on se donne. Je veux explorer l’après. Je veux découvrir ce qu’il y a derrière. Ne vous inquiétez pas, sans faire n’importe quoi, bien sûr. Mais juste ouvrir de nouvelles portes intérieures. Simplement pour progresser, apprendre, mieux se connaitre.